Comme lui, elle voit : Le roi, c'est moi !

Comme lui, elle voit : Le roi, c'est moi !

Plus elle grandit, plus elle fait comme lui, à cette nuance près : elle, elle a compris

Ce qui se passait chez lui, ce qui se passait en elle, et ce qui affectait le monde à côté.

Puisqu’elle n’est pas lui, elle peut se contenter de faire comme lui, et de discerner

Ce qui lui revient, à lui, et ce qui ne tient que d’elle, sans lui, non pas à cause de lui :

Comme une grande, sans son aide, sans sa volonté, sans être contrainte ni forcée.

 

 

Elle fait comme lui, sans qu’il ne lui ait rien dit, ni commandé. Elle fait du lui tout craché

D’elle-même, soit comme il aurait fait, s’il avait été à sa place, si c’était lui qui commandait.

Or, il ne commande plus, il n’est pas là, c’est elle qui commande, elle est grande, elle le reconnait.

Elle n’en fait qu’à sa tête, elle se permet toutes les patentes que jadis elle lui reprochait.

L’ironie de leur sort la fait rire d’elle. L’ironie de leur sort la fait pleurer, pour lui.

 

Si seulement il avait pu comprendre, si seulement elle avait su lui faire comprendre. Qui sait ?

Si seulement si, si seulement si, elle regarde sa vie : elle danse comme lui, elle rit aussi.

Elle comprend qu’il a ri, qu’il s’est amusé, qu’il a profité, de la vie malgré elle, de la vie malgré lui.

Son absence de remords la hantait : comment avait-il osé se contreficher de ce qu’il faisait ?

 

Elle lui en avait voulu, même après s’être à elle-même pardonné. Le mautadit, elle le voyait

Dans ses travers et ses ratés. Dans ses exagérations et ses prétentions. Elle le croyait

 

Sincère jusqu’à un certain point : digne de respect jusqu’à franchir la ligne de démarcation

D’une attitude par laquelle il devrait se maudire, soit avoir honte de lui, pour vrai, sans prétention.

Se garder une p’tite gène. Exprimer des remords. Comprendre l’étendue de ses torts, sa raison

Devrait le pousser à constater combien il avait outrepassé les règles qui le dépassaient, les leçons

 

Qui s’appliquaient à lui, que dès lors il aurait dû respecter, mais le mautadit ne l’avait pas fait.

Il s’en sacrait, il n’en avait rien à taper. Il faisait comme il voulait, c’est d’abord à lui qu’il pensait.

En grandissant, elle s’en était convaincue : elle, jamais, non, jamais, elle ne se permettrait

De tomber aussi bas que lui, son mautadit. Elle, elle savait se contrôler. Elle, elle pensait

 

Aux autres, pas comme lui, et avec sa tête, pas comme lui, lui qui faisait n’imp’, et s’en fichait.

Elle le dépasserait. Elle s’en était convaincue. Elle ferait mieux que lui. Elle l’avait su. Elle le savait.

 

Jusqu’au jour où ses prétentions ne tenaient plus :

Elle était devenue comme lui. Combat perdu.

Tous les traits qu’en lui elle haïssait, ses doléances quant à ses absences, ce qu’elle lui reprochait

Ses remontrances et ses leçons qu’elle voulait lui marteler, si seulement son mautadit l’écoutait !

Ce qu’il avait fait, ce qu’il avait dit, ce qu’il s’était permis : ce n’était pas correc’, il aurait dû

 

D’abord s’en rendre compte, puis, passé le constat, en faire de quoi de constructif et de sensé.

Il aurait pu faire le travail, mais il ne l’avait pas fait. Elle le faisait, ce n’était pas si compliqué.

Elle lui en voulait, non seulement, d’avoir fait et dit ce qui était, mais aussi de ne pas avoir cherché

À restaurer leurs liens, comme il le pouvait, mais puisqu’il s’en sacrait, elle n’avait plus

 

Que ses yeux pour pleurer, son amertume à ressasser, le goût amer de son père qui se fichait

Éperdument de sa misère, et plus encore de sa colère. Pour lui, c’était pas ben compliqué :

La vie, il l’avait saisie. Sa vie, il en avait fait ce qu’il voulait. Si elle n’était pas contente, elle pouvait

Continuer de mijoter, de se confondre à tant cogiter, de se morfondre en continuant de l’aimer.

 

De son côté, c’était réglé. Il avait fait son examen de conscience et décrété : « Rien à me reprocher !

Ainsi va la vie, mon petit. Toi t’étais là. Moi j’ai fait ça. Ici ou là, ceci-cela, tout ça pis ça, rohlala…

As-tu tes règles, ma fille ? Quelle mouche te pique ? C’est-tu une colique ? Tu m’as l’air hystérique.

Je comprends ben que tu n’es pas contente. Sais-tu que moi non plus, je ne suis plus

Guilleret comme avant, heureux, bien content. Mon paradis perdu, c’est toi, je le comprends.

Ça m’arrache le cœur de le constater. J’ai pas besoin de ressasser. Toi t’étais là. Moi j’ai fait ça.

Si je nage dans ma culpabilité, je finirai par me flinguer. Je ne pourrai pas effacer, ni réparer

Le mal que je nous ai causé, à n’avoir aucun sens des responsabilités, lesquelles m’incombaient

En étant ton père et toi ma fille. J’aurais dû le savoir. Comme je savais, j’aurais dû l’incarner.

Au lieu de ça, moi, ce que j’ai fait, c’est ce que j’ai pu, avec les moyens du bord. Je sais que j’ai tort.

J’aurais dû me dépasser. J’aurais dû essayer. J’aurais dû me contenir. Je le sais. J’y ai pensé.

Que tu me croies ou non, mon constat est là : je me suis retenu, jusqu’à ce que je n’en puisse plus.

 

Contenir ma flamme, faire comme si de rien n’était, me contraindre, me forcer, résister…

Tout ça, je l’ai fait. T’étais pas née. Avant toi, j’étais moi. Depuis toi, toujours moi.

Devenir ton père n’a pas changé le fils que j’étais, avant toi. Tu ne vois que toi, je sais.

Moi, je ne vois que moi, tu sais, je ne pourrai jamais vraiment comprendre comme c’était pour toi

Puisqu’avant toi, il y avait moi. Toi, tu débarques, tu fais de quoi, tu me regardes, tu penses de quoi

 

Mais tu n’as pas idée, je ne te l’ai pas partagé.

Ce que j’ai traversé. Ce que j’ai donné. Ce que j’ai concédé.

Toi, tu ne le sauras jamais. Ce sera ma peine à porter. C’est mon fardeau à moi, je t’en ai épargnée.

Alors, c’est acté : j’ai foiré. Toi t’étais là. Moi j’ai fait ça. Ici ou là, ceci-cela, tout ça pis ça, c’est vrai.

 

Si seulement si, si seulement si, ma fille, si tu voyais ma vie : je danse comme tu ris, je ris aussi.

L’effet que tu m’as fait, je l’ai fait moi aussi. Ici ou là, ceci-cela, toi tu sais toi, moi je sais moi.

Si seulement si, si seulement si, ma fille, si tu voyais ma vie : je pleure comme tu ris, je fuis aussi.

L’effet que je t’ai fait, on me l’a fait moi aussi. Ici ou là, ceci-cela, toi tu sais toi, moi je sais moi.

 

Alors voilà, tout ça pis ça, je sais que c’est là. On n’effacera pas ce qui s’est passé. On oubliera

Nos actes manqués, nos ratés, nos concessions. Tout ça, c’est d’adon. Il suffit de se rappeler

Pourquoi Œdipe est le roi. En quoi le Sphynx l’a aidé. Ce qui revenait au fils, ce qui incombait

À la mère de ne pas faire, au père de ne pas tenter, au fils d’essayer, et comprenant, d’oser

Dépasser le constat, continuer d’avancer. Ses enfants subiront, puis ils répareront, c’est fait. »

 

 

Plus elle grandit, plus elle fait comme lui, à cette nuance près : elle, elle a compris

Ce qui se passait chez lui, ce qui se passait en elle, et ce qui affectait le monde à côté

Puisqu’elle n’est pas lui, elle peut se contenter de faire comme lui, et de discerner

Ce qui lui revient, à lui, et ce qui ne tient que d’elle, sans lui, non pas à cause de lui

Comme une grande, sans son aide, sans sa volonté, sans être contrainte ni forcée.

 

Elle s’imagine ben des affaires, notamment ce qu’il aurait répondu :

S’il avait voulu. S’il avait su. S’il avait pu.

 

Elle fait comme lui, sans qu’il ne lui ait rien dit, ni commandé. Elle fait du lui tout craché

D’elle-même, soit comme il aurait fait, s’il avait été à sa place, si c’était lui qui commandait.

Or, il ne commande plus, il n’est pas là, c’est elle qui commande, elle est grande, elle le reconnait.

Elle n’en fait qu’à sa tête, elle se permet toutes les patentes que jadis elle lui reprochait.

L’ironie de leur sort la fait rire d’elle. L’ironie de leur sort la fait pleurer, pour lui.

 

Elle pleure et râle. Elle pleure, elle chiale. À force de pleurer, elle n’arrive plus

À pleurer sur son sort, puisqu’elle est rendue

À pleurer pour lui, son mautadit

Faq elle pleure, jusqu’à ce qu’elle n’ait plus

La moindre larme à verser pour lui

Faudrait quand-même pas abuser

Elle pleure et râle. Elle pleure, elle chiale. À force de pleurer, elle ne pleure plus.

 

Elle a grandi, puis fait comme lui, à cette nuance près : elle, elle a compris.

Elle le pardonne. Elle se pardonne, pour ce qu’elle faisait, jadis, et ce qu’elle s’est permis, depuis,

Comme lui.

 

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Sarah Catherine Megas, pour l'audace

Savato Kiriako, pour le choix des mots

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