Des figures qui en jettent plein la figure
Un jour, un homme m'a demandé d'écrire un poème
Il m'a donné le titre, et l'esprit qu'il souhaitait voir manifesté dans ma poésie.
C'était ma première commande officielle, pas une de celles qui me tombaient du ciel.
"Écris de quoi, ça m'ferait d'quoi. Ce s'rait sympa."
J'ai écrit le poème.
Je l'ai publié.
Le soir-même cet homme m'écrivait, alarmé, fâché, offusqué.
Il me demandait de retirer illico presto le poème.
Il disait qu'il lui avait fait l'effet de la publication d'une page de son journal intime.
Pas un : merci.
Pas un : c'était joli.
Pas un : je le garde pour moi, et je suis touché de ton geste, de tes mots, de ton attention.
Non, rien de ça.
Juste un gros : efface-moi ça !
Comprenez : dégage de là !
C'était ma première commande officielle, laquelle ne m'a non seulement pas rémunérée pour mon travail, mais s'est sentie insultée de ce que j'avais fait.
Ça m'a fait de quoi ? Tu crois ?
Vendre ma poésie ? Au nom de quoi ?

Un jour, une figure maternelle m’a dit qu’elle me considérait comme sa fille adoptive.
C’étaient ses mots. Je me sentais privilégiée. Elle était une figure d’autorité pour laquelle j’avais du respect. Je voulais apprendre avec elle. J’avais confiance en son jugement. Je la croyais investie d’un corpus de savoirs abyssal. J’ai été sa disciple, et j’ai pleuré de honte sous les coups de ses mots, plus d’une fois. Elle était dure dans ses évaluations. Dans celles qu’elle apposait à mes choix personnels et de carrière, elle était particulièrement sévère.
J’avais le sentiment de toujours devoir me justifier, qu’elle ne me comprendrait pas et profiterait de notre « mise à jour » pour me démonter. Ses remontrances sont allées crescendo et ont affecté tous les sujets qui étaient importants à mes yeux. Sa critique à mon égard semblait sans fin, et pourtant, j’y retournais, en espaçant les nouvelles, ayant de moins en moins envie de connaitre son opinion, mais la gardant sur un piédestal dont je semblais incapable de la faire redescendre.
Elle me disait mes quatre vérités avec un air si laconique et une prétention tellement convaincue, que je n’imaginais aucune alternative dans laquelle elle n’aurait pas fondamentalement raison et moi, fondamentalement tort. Je l’ai ainsi laissée me torturer pendant des années, jusqu’à ce qu’elle m’écrive un jour m’annonçant que notre dernière conversation l’avait laissée sous l’impression que notre relation était terminée.
Je n’ai jamais su quel aspect de ladite conversation l’avait amenée à cette conclusion, mais j’ai entendu qu’une « mère adoptive » pouvait jarter « sa progéniture figurative » sur un coup de tête et sans explication. Je n’y ai pas cru, alors j’ai insisté, en montrant pattes blanches et en la priant de bien vouloir m’excuser d’encore une fois la déranger. Après des mois à me traiter par son silence, elle a conclu notre « histoire » en m’écrivant que je passais mon temps à lui parler de moi et prendre ainsi toute la place dans nos discussions, et qu’à force de consultations elle en était venue au constat que je lui tirais son énergie, alors qu’elle me disait : Basta & bon débarras !
Il y a du monde comme ça, qui, débutant une relation en partant de plus haut, ne saura jamais regarder l’autre qu’avec un air supérieur, incapable de comprendre qu’on ne retourne plus à la messe si c’est pour constamment se faire chicaner, ni le fait qu’on n’accepte pas de se faire juger dans notre réalité par du monde mal placé pour parler, puisque pour comprendre mes choix, avant de se permettre de les juger, il fallait prendre la peine de cerner mon contexte, ce qui prend du temps à expliquer, surtout lorsqu’on a la conviction de toujours devoir se justifier pour s’éviter d’encore une fois se mettre à chialer, devant une « figure maternelle », qui plus est.
Si t’es la mère de quelqu’un, ou sa figure adoptive, et que tu passes ton temps à lui dire que tu comprends sa vie et la juges sans retenue, ce quelqu’un ne te visitera plus, et tu l’auras bien cherché. Quant à moué, depuis « l’abandon » de cette « figure maternelle », je ne crois plus au Père Noël, i.e. qu’il existe quelque part une mentore qui n’aura pas mieux à faire que de rabaisser ses « mentoré.es », comme s’il s’agissait de ses petits soldats, et ne prendra pas un malin plaisir à torturer celles et ceux parmi ses soldats qui lui rappelleront de quoi qui ne lui plaira pas.
On ne comprend pas le délire, mais on n’est pas là pour juger.
On a compris notre sort. On arrête d’insister.

Un jour, une figure de sororité m’a dit qu’elle aimerait que je la rejoigne sur son radeau.
Là n’étaient pas ses mots, je paraphrase. Elle est une femme de peu de mots, pas comme moi, qui en dis toujours trop. Avec elle, je me sentais en sécurité. Elle était une figure d’autorité pour laquelle j’avais du respect. Je ne l’avais jamais entendue dire quoi que ce soit de blessant, à propos de qui que ce soit, dont moi. Je voulais apprendre avec elle. J’avais confiance en son jugement et en ses intentions. Je la croyais investie d’un corpus de savoirs abyssal et dotée d’une impartialité phénoménale. J’ai été sa disciple, elle a été ma mentore et ma confidente. Je me suis dévoilée à elle dans les recoins de mes tourments. Si quelqu’un connaissait les chemins de mon cœur, c’était certainement elle. Je n’avais jamais honte d’être moi devant elle, et je savais qu’il n’y avait pas la moindre de mes décisions qu’elle ne serait en mesure de mettre en contexte et de comprendre. Je ne pleurais pas avec elle, jusqu’à ce que je monte sur son radeau.
Arrivée comme une fleur, convaincue qu’une femme comme elle serait à jamais fidèle à ses valeurs, je m’étais dit que pour une fois, je n’aurais pas à protéger mes arrières dans chaque salle que je visitais, sur son radeau, au milieu d’un océan d’enjeux qu’elle était, selon moi, en mesure de cerner. J’étais là pour l’aider. J’étais là pour contribuer. J’étais là pour servir. J’étais là pour la protéger des flèches que je voyais passer et que je pouvais voir terminer sur son bureau ou dans son dos. J’en étais convaincue : ma place était avec elle. J’aimais cette femme comme on aime une grande sœur, avec la conviction qu’elle n’était pas une grande sœur qui se sent attaquée par l’éclat de ce qui l’entoure.
Cette femme était juste. Cette femme n’était pas jalouse, ni envieuse. J’étais enfin à ma place, à ses côtés. Puisqu’avec elle je n’avais pas le sentiment de devoir me justifier, je savais qu’elle me comprenait, alors je ne lui expliquais pas mes choix, convaincue qu’elle me donnerait toujours le bénéfice du doute, et que s’il devait y avoir de quoi qui se racontait dans mon dos, elle serait la première à lever la main pour dire : « Wow, minute, c’est pas comme elle de faire ça. »
J’y ai cru, alors je n’ai pas fait attention. J’avais foi en sa protection, alors je n’ai pas tiré son alarme quand je coulais par tous les bords sur son radeau. J’ai encaissé, me disant que c’était la meilleure façon de l’aider, c’est-à-dire en ne l’encombrant pas de mes problèmes, et en ne l’exposant pas aux conséquences de mes tracas. Rapidement, mon corps a commencé à dire non pour moi. Je devais prendre des cachetons pour arriver à soutenir le rythme infernal de son radeau. Je ne dormais plus, j’étais anxieuse en permanence. Je n’étais pas à ma place, et je ne voyais plus comment y être un jour, puisqu’elle restait figée sur son radeau, me regardant comme une biche traversant la route, sans cligner, voire une biche préférant rester sur le côté, se gardant de s’aventurer dans les tourments que je traversais.
Son silence et son indifférence m’ont faite brailler, plus d’une fois. J’en pleure encore, parfois.
Perdre cette personne est pour moi la plus amère des leçons. Je ne croyais déjà pas aux grandes sœurs qui se soucient du reste de la fratrie. Tout ce que je connaissais, c’était le chacun pour soi, avec la touche spéciale des meufs de chez moi : si tu brilles, on te tombe dessus. Si tu as eu une sœur qui prenait plaisir à te voir galérer, comme une sœur qui t’utilisait pour ne pas couler, tu sais le visage que je décris : c’est sournois, c’est mesquin, ça fait douter de l’existence du bien au sein de l’humanité.
Si même une sœur prendra plaisir à te voir souffrir, qui ne la rejoindra pas ?
La grande sœur figurative qui m’a regardée me noyer sans rien dire n’a pris aucun plaisir à me voir couler. Je sais que là n’est pas la raison de son silence. La grande sœur figurative qui m’a faite monter sur son radeau pour ensuite rester plantée comme dans un pot de fleurs à me laisser crever devant ses yeux a préféré faire comme si de rien n’était, pour sauver sa peau.
Elle n’était pas la première grande sœur, ni effective ni figurative, à me faire un sale coup. Elle est la dernière, puisque depuis elle, je ne crois plus à l’existence d’une maille de sororité.
C’est chacune pour sa tronche, et ça l’a toujours été.

Un jour, j’ai réalisé qu’en l’espace de quelques semaines, j’avais perdu 5 figures fraternelles.
Des gars en qui j’avais confiance. Des gars avec qui les choses avaient toujours été claires, sans ambiguïté. Des gars avec qui j’adorais converser, mais surtout, des gars auprès de qui je me sentais à la fois bienvenue dans l’entièreté de qui j’étais et totalement en sécurité. Ils n’étaient pas là pour prendre avantage de moi. Ils n’avaient aucun plaisir à me savoir en détresse. Ils étaient foncièrement sympas, et si je dressais une liste de mes copains, je récitais leurs noms avec conviction, solennité et entrain. Ils étaient des frères, figurativement, j’en avais la certitude. Je les aimais comme j’aurais aimé un frère s’il m’eut été donné la chance d’en avoir un.
Leur dire toutes leurs qualités me semblait essentiel. Être en leur compagnie était pour moi sacré. La vie faisant, on ne se voyait pas souvent, mais quand venait le temps d’être ensemble, le temps était suspendu. J’étais entourée des miens, j’en étais convaincue. Jusqu’à ce jour où j’ai constaté que ces hommes n’avaient finalement jamais le temps ni l’envie pour ma compagnie. Quand on s’était vus, c’est que j’avais insisté. Quand on s’était parlé, c’est que je les avais laissés entrer dans l’intimité de ma vie, sur un sujet autour duquel ils pouvaient s’accrocher, nous permettant alors d’avoir « une discussion ».
Il n’y avait jamais eu de réciprocité avec ces hommes, seulement une femme bienheureuse pour une fois de pouvoir discuter avec un gars de façon élaborée sans que le gars ne se mette à lui raconter combien il serait en mesure de la déshabiller. Une relation platonique et sans équivoque, c’était rafraichissant, mais c’était aussi me voiler l’esprit que d’imaginer avoir avec ces hommes une amitié comparable à une quelconque fraternité.
Je les imaginais comme mes frères, ils me voyaient comme une bonne-sœur.

Savato Kiriako, qui en a plein le dos, bouh pauvre bébé a bobo.