Les becs de maman pigeon
Il m’explique que pour les obliger à quitter le nid
Maman pigeon donne des coups de becs
Dans les aisselles des bébés pigeons.
Il dit que ça les pique et les oblige à s’en aller.
Pendant qu’il m’en parle, l’air attendri,
Tout ce que j’entends, c’est de l’affection.
Cet homme dort dans la rue depuis près d’une décennie.
Il a en a connu, des pigeons.
Il me parle de leurs circonstances.
Il me dit de regarder les pieds.
"Vous verrez, madame, l’état des moignons.
On est dans un parc, et même les oiseaux n’ont plus de quoi manger.
On leur jette au hasard des miettes qui leurs tombent à côté.
Ils n’ont plus rien à manger, alors Maman Pigeon va pas s’farder.
Le superflu, on s’en débarrasse, les garçons les premiers.
Une fois rendus assez fort, faudrait arrêter d’demander."
Il m’en parle le cœur lourd. L’amour est dans ses yeux.
Il repense à sa chatte, qui s’est enfuie quand elle a su
Qu’il n’arriverait pas à lui offrir un toit comme il se doit.
"Même elle, tu vois."
J'insiste pour qu'il me tutoie. Il s'y résoud.
Me faire disgrâce ou m’insulter ?
Si vous saviez comme il s’en voudrait.
Il s’en veut à longueur de journée, d’avoir tenu tête au dernier Thénardier
Qu’il a eu le malheur d’avoir eu roder, au-dessus de sa tête, comme un vautour
Après les bibittes dans son lit, le Thénardier lui a refilé
Les squatteurs dans son salon. Y’ont piqué son manger.
Ses disques, sa musique, ses batteries. Y’ont jeté ça dans la rue.
Pis l’ont regardé en riant. En lui crachant : c’est nous les grands.
Sa minette l’a suivi.
Elle savait bien qui il était.
Ses choses ont disparu.
Y’avait pas grand chose, et pas de quoi pour storer.
Faq y’a perdu sa vie. Comme ça, pour un rien
Car un Thénardier fini lui a dit j’te veux, t’es fini !
La minette est restée. Elle s’est accrochée.
Pendant quelques mois, il y a cru.
Il arriverait à rebondir. Il sortira de la rue.
Mais alors qu’il a dû bouger deux koiakekpar,
Elle a pris peur au coin d’la rue et s’est ruée akekpar.
La honte. Rien que la honte. Cet homme en a plein le cœur.
Elle est partie. Elle me veut pu. J’étais râté. Je suis fouttu.
Mais comme il reste en vie, que l’amour l’a déjà habité,
Il sait qu’elle est en lui, partie de l’autre côté.
Il regarde les pigeons, en souvenir de sa blonde,
Qui avait l’espace d’un instant occupé l’œil de sa chatte.
Elle le regardait tendrement.
Elle l’aimait dans ses yeux.
T’es un bon gars, et je te crois.
T’es merveilleux, tu es à moi.
Elle le regardait comme ça, jusqu’au jour de la peur de trop.
Celle qui a soulevé ses instincts de minette, qui ne saurait,
Même quand elle est dévouée à un autre, en oublier de se protéger.
Elle a sauté, c’était plus safe. Elle a sauté, pas par rejet.
Mais cet homme ne le voit pas. Ou plutôt, il ne le voit plus.
C’est un Poète, comme on en rencontre par millier,
Dans les rues des paradis perdus, qu’ils s’entêtent à hanter,
Afin de garder espoir. Afin de conserver leur foi,
Nous permettant, gracieusement, de retrouver nos croix.
Il m’explique que pour les obliger à quitter le nid
Maman pigeon donne des coups de becs
Dans les aisselles des bébés pigeons.
Il dit que ça les pique et les oblige à s’en aller.
Pendant qu’il m’en parle, l’air attendri,
Tout ce que j’entends c’est de l’affection.
Alors je me dis, l’air convaincue par lui :
C’est pas des coups de becs !
Elle les chatouille !
Assez pour les obliger à réagir,
Sans pour autant les tétaniser.
En chatouillant ses bébés, maman pigeon leur fait comprendre :
"Y’est temps pour toi de t’envoler.
T’es confo là, mais cré-moué :
La vie vaut la peine d’être volée.
Envole-toi ! Moi j’y crois !"
En taquinant bébé pigeon, comme le ferait Maman Pigeon.
Elle ne dit pas : "Dégage de là ! T’es rendu assez grand fiston !
Tire-toi ! Va-t-en ! On veut pu d’toi ! Retire-toi de notre maison !"
Ben voyons donc.
Pourquoi elle f’rait ça ?
Elle les a mis au monde
Elle les a tenus au chaud
Comme elle pouvait
Maman pigeon en a eu plein les bras,
Enfin, plein les ailes, elle vous dirait.
"Tire-toi de là ?"
Maman pigeon dirait ça, si elle ne cessait de se morfondre…
Mais Maman pigeon sait mieux qu’ça ! Elle n’en est
Ni à sa première brassée, ni à sa dernière leçon.
"Tire-toi une bûche ! Bienv’nu chez toi !"
Maman Pigeon chatouille ses tits bébés trognons
Pour les inviter dans la tendresse à oser quitter la maison
Elle est Capitaine Pigeon, elle le sait !
Car le grand large, Maman Dion connait !
Elle tient la baraque depuis des générations.
Ses ancêtres ? De bien bonnes dames, vous saurez !
Parmi elles, v’nues drette de Reims, des Sorcières en bouquets !
Faq le chant des oiseaux, comme l’immondice des sirènes
Maman Dion connait ça ; Elle tient la magie de sa lignée !
Maman Dion ne flanche pas, elle sait lire le cœur d’un garçon.
En l’occurrence, ce garçon est déjà grand,
De carrure et de voix, ce garçon est imposant.
Il débarque face à elle, lui demande, timidement :
« Maman Dion, je ne suis pas sans vous apprendre
Que votre bijou est des plus brillants pour la chanson.
Son talent, Maman Dion, son talent dépasse la raison.
Je suis désolé de vous importuner, je sais ce que vous vous direz… »
Dans sa tête, Maman Dion l’interrompt :
« Qui est cet homme, qui vient me demander la permission
D’emmener loin de moi, loin des siens, loin de nous,
C’est-à-dire, loin des miens, c’est-à-dire loin de tout,
L’une de mes 14 merveilles, en ayant peur d’être polisson ? »
Dans les faits, Capitaine Pigeon a gardé le bec fermé.
« Cet homme ne débarque pas dans ma vie comme en terrain conquis,
Mais cet homme sait très bien se montrer à la hauteur de ses ambitions.
Il a compris le risque. Il veut la protéger. Tout ce qu’il fera, je le sais :
Cet homme passera sous le spectre de la trahison
L’idée de décevoir celle qu’il implore, en bon garçon.
De trahison ce cœur ne fera jamais de raison.
De trahison ce cœur n’infligera point à Maman Dion.
Car cet homme, je le sais, ce gars-là est un bon. »
Dès lors, elle lui rétorque, fièrement, telle Maman Dion,
Soit dans son québécois pour qui la frrrrrancophonie fond :
« J’ai déjà inculqué à ma fille, les filons du tissé-serré.
On tient les rênes comme du monde, chez les Dion, vous saurez.
Alors, Céline, mon ami, vous apprendrez,
Qu’elle n’a pas attendu d’avoir 12 ans ni mon opinion,
Encore moins mes conseils et mon avis,
Pour savoir tenir la baraque, comme on dit,
Et par la Grâce se faire habiter, comme elle devrait.
Céline, tout c’qu’elle veut, c’est c’qu’elle dit.
Céline, tout c’qu’elle aime, c’est nous chanter la vie.
Faq Dieu merci, mon doux, mon cher monsieur,
Maintenant que vous êtes icitte, on va enfin pouvoir
Laisser partir notre fille, que le destin semble vouloir »
Mais avant de vous la confier, je me permets d’insister :
Dans les jours qui vous ont suivi puis précédé
Céline nous a dit rêver de l’arrivée dans sa vie
D’un homme providentiel qui saura la lui dédier
Pour la protéger :
Sa beauté est fragile, comme toute beauté, on le sait.
Pour l’aider à briller :
Quand viendra le Poète de sa vie, elle l’a prédit.
Mon homme providentiel aura l’aura de Joseph
Prêt à faire à croire qu’il n’est pas derrière la merveille
Pour que n’importe qui puisse se croire à sa place à lui
Joseph ou René, vous savez, chez nous on sait reconnaître les qualités
Joseph ou René, c’est donc de vous dont elle parlait,
Mais Céline a chanté que Joseph tiendrait le blason
Pendant que son Poète de cœur n’écouterait pas ses non
On va lui donner quelques années pour lui laisser le temps d’décanter.
Elle aura besoin d’air, alors on lui en brassera. Céline est née pour voler.
Et dans 15 ans mettons, on verra ce qu’elle vous dira, quand il faudra
Déterminer laquelle des parties portera le pantalon
Et qui aura le dernier mot lorsqu’il sera question
Du cœur de Céline, du beau grand cœur de Céline Dion
Elle a aussi parlé de friction…
***
Savato Kiriako