À la louche
Il sait regarder de travers, avec panache et fermeté.
Il écoute La Liste de Schindler, avec passion et humilité.
Il se dit que placé dans les mêmes circonstances que Schindler
Il ferait tout comme lui, il serait celui qui sauverait. Ça le rend fier
De penser à tout ce qu’il pourrait acheter, à toutes celles qu'il entourlouperait
À tous les rouages qu’il saurait activer, car avec ses airs de travers, il tâcherait
De ne pas se faire remarquer.
Il a accumulé en partant de rien, alors il le sait : n’avoir rien, c’est comme pas assez.
Il est monté, monté, monté, sans s’arrêter, alors il a de quoi l’affirmer :
Tout ce qu’il était devenu, c’est rien qu’à lui qu’il le devait !
La mainmise qu’il pourrait, s’il se le permettait, du jour au lendemain exercer
Pour sauver des innocents, notamment des femmes et des enfants, il le sait
Lui a coûté cher, i.e. il a dû en laisser, à la fois sur la table et sur le carreau
Pour se retourner, admirer son pactole, parcourir son CV, et se trouver beau
Bon, bienveillant, charmant, doué, courageux, etc. Quand il pense à lui, il est élogieux.
On a fini par le forcer à prendre sa retraite bien méritée, alors il s’ennuie à en pleurer.
Il n’a plus à ses pieds des dizaines de milliers de personnes soumises à son autorité.
Il se réveille chaque matin un peu plus désemparé : reviendra-t-il, ce temps où il n’avait
Qu’à dire ce qui lui passait par la tête, pour qu’on le remercie du simple fait d’exister ?
Il grapille à droite à gauche des positions d’autorité en accaparant des sièges douillets
Grâce auxquels on lui demande son avis sur la vie et les façons de remédier
Aux misères affectant la société, notre planète terre, et le reste de l’humanité.
Ces sièges sont confortables : il n’a qu’à se pointer, en disant qu’il a lu, même à moitié
Les documents qu’on a soigneusement préparés, pour qu’il n’ait qu’à se décider.
Parfois, il répond simplement : Non. D’autres fois, il raconte l’histoire de ce cas
Archi compliqué, qu’il a vaillamment réglé
En exerçant la grâce qui lui était conférée.
Il aime ça :
Se rappeler de toutes ces fois où il était celui qui, in fine, pouvait commander.
Il est retourné chez sa mère, dont il fait la fierté.
Elle appose sa face sur des posters, elle aime le regarder.
Il s’est longtemps placé sous les jupons d’une mégère, qui lui a inculqué
Comment obtenir ce qu’il voulait, avec fermeté.
Quand il avait fini de prouver, à cette mégère, qu’il méritait d’être son protégé
Il s’est adjoint les services d’une autre mégère, qu’il tenait en laisse, à ses pieds.
Quand il était question d’annoncer des affaires qui risquaient de fâcher
Il envoyait sa mégère déblayer.
Elle aimait le servir, de toutes les façons.
Elle faisait tout ce qu’il ordonnait car sans lui elle savait qu’elle n’avait
Tout bonnement rien à contribuer.
Elle surfait sur le succès du patron, et quand elle rentrait à la maison
Elle regardait son mari, avec mépris.
Son mari ressemblait au patron, en moins que lui.
Elle le trouvait beau, jadis, mais plus aussi charmant que celui
Dont elle cirait les bottes, à qui elle faisait ses courbettes, pour qui elle déployait
L’étendue de ses atouts de mégère, avec cette subtilité supplémentaire
Qu’elle était frustrée, et que tout le monde le voyait.
Elle savait qu’elle était frustrée, ce qui la frustrait.
Elle savait que ça se voyait, ce qui l’enrageait.
Elle savait que ça se disait, ce qui lui donnait
Des raisons supplémentaires de s’engager pleinement dans le rôle qu’elle jouait
Auprès du patron, dont la femme n’avait de cesse de demander
Ce à quoi pouvait servir la mégère que son mari aimait tant pavaner.
Pour rassurer sa femme, il lui répondait qu’elle n’avait pas de quoi s’inquiéter
Car sa mégère ne l’intéressait pas et que lorsqu’elle se dévoilait
Il la suppliait d’arrêter.
Sa femme n’étant pas dupe, elle se permettait d’insister
Alors il finissait par admettre que sa mégère avait tout un rôle à jouer :
Elle reproduisait, pour lui, les méthodes par lesquelles sa première mégère adorée
Avait réussi non seulement à escalader, mais à se maintenir de nombreuses années
À la tête du groupement dont il était dorénavant le plus grand des dirigeants.
Il expliquait alors à sa femme que sans ces deux mégères elle ne pourrait, décidemment
Pas profiter
Ni de l’argent, ni du réseau, ni de la mainmise si chèrement acquise
Par son drôle de mari, qui avait réussi à regarder ben du monde de travers, sans s’faire pogner.
Il ne taisait pas pour autant les rumeurs, mais il savait ainsi fermer
Le clapet de sa femme, bien embêtée
Qui le savait entouré de mégères, à longueur de journée
Qui dépensait sans compter, puisqu’elle y était autorisée
Du pognon dont elle savait qu’il n’était placé à sa disposition
Que du seul fait que son mari était un patron ayant réussi à accaparer une institution
En rendant sa mère pas peu fière
En vénérant une mégère
En s’adjoignant les services d’une autre mégère
Lesquelles mère et mégères lui permettaient, sous leurs grands airs, non seulement de manger
Mais de vivre la vie de rêve, tranquilou, au chalet
À la ville, à l’étranger, partout partout partout, madame pouvait
Avoir de quoi être fière d’être la femme d’un mari qui savait loucher.

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Pour faire état du fait que parfois les apparences peuvent tromper
À bien y regarder, notamment, avec discernement, voire de plus près
Offert gracieusement par SCM-SK