Anatomie d’une fracture spirituelle : Le chic type bien sympa et la bonne femme bien rangée
Le chic type bien sympa

Il lui ressemble. Il sait. On lui dit depuis qu’il est tout petit. Il est lui, en version « mini ».
Sa mère a badigeonné la maisonnée d’images d’eux trois : son papa, lui, et Jésus Christ.
Elle les appelle sa trinité. Elle est fière de lui, qu’elle dit. Duquel des trois ? Il ne sait pas.
Son père n’est plus depuis si longtemps qu’il n’a plus de souvenirs de lui, ce qu’il n’avoue pas.
Il ne voudrait pas briser le cœur de sa mère ni déshonorer la mémoire de son père.
À quelques mois seulement, on l’avait mis dans la crèche pour rejouer la scène de la nativité.
Passer pour Jésus, depuis qu’il est né, c’est un des privilèges du fait d’être né une fin d’année.
Rendu adolescent, quand ses poils ont commencé à pousser, sa mère a commencé à le fixer.
Son regard était toujours empli de fierté, mais il lui semblait qu’il ne voulait pas être ainsi regardé.
Sa mère l’aimait, il le savait, mais depuis sa barbichette et sa pomme d’Adam, l’amour avait shifté.
Il n’était plus ni satisfait ni fier ni confortable à l’idée du regard de sa mère et de sa fierté
Pour son fils, son mari, et Jésus Christ.
Elle se mêlait de ses amours, elle organisait des rendez-vous galants, l’y déposait et l’embrassait
Devant la demoiselle qu’il rencontrait, avec un gros bec bien baveux dont il devait s’essuyer.
Il n’aimait pas, le lui disait, et sa mère rigolait.
« Tu as honte de ta vieille mère ? Mon garçon, ceci est un pêcher !
Honneur-le lui, et moi aussi ! »
Il baissait les bras et les yeux, ravalait sa fierté, et rendait à sa mère une caresse et un baiser
Lesquels n’étaient pour sa part, ni langoureux, ni baveux, mais juste assez respectueux.
Une fois seul avec la demoiselle, il était confronté aux intentions que la demoiselle lui prêtait
Du fait, disait-elle, qu’il était si séduisant, élégant, bien élevé, que ses copines le désiraient.
Il passait alors le rendez-vous galant à tenter de la convaincre de son désir et sa capacité
À s’engager dans le respect et la fidélité, ce dont la demoiselle s’obstinait à douter.
Il rentrait penaud et désabusé, après avoir déposé chez elle la demoiselle dont il savait
Qu’il ne la rappellerait pas, puisqu’elle semblait décidée à ne pas croire en sa sincérité,
Trouvant sa mère l’attendant sur le seuil de la porte, enjouée, l’enjoignant de raconter :
« Alors, comment ça s’est passé ? Dis-moi tout ! Qu’avez-vous fait ? Comment c’était ? »
Des histoires qu’il n’avait pas le goût de raconter à sa mère, mais était bien obligé.
Elle avait tout organisé. Elle était dévouée. Elle méritait bien de se faire détailler :
La couleur des souliers, la teneur des propos, la chaleur des baisers
Les images et les saveurs de ses rendez-vous galants dans leur intégralité.
Qu’il veuille ou ne veuille pas, là n’était jamais la question : l’ingratitude le rendrait polisson.
C’était la conviction qu’il avait développée, en perdant son père, en lui ressemblant, en étant
À la fois lui, à la fois « comme son père », et à la fois un homme qui « rappelait Jésus Christ »

La bonne femme bien rangée

Elle sait que ça la rend méchante, mais elle ne peut pas s’en empêcher.
Elle boit pour oublier les dégâts de la veille causés par sa méchanceté.
Elle a grandi avec et entourée. Elle connait l’effet, à côté, au dehors, en-dedans.
Elle pourrait faire autrement. Elle est libre de décider. Elle n’est plus une enfant.
Quand elle a commencé à boire, elle a trouvé le courage de rétorquer
Notamment à sa mère d’aller péter.
La méchanceté, c’est entre elles deux qu’elle a commencé
Notamment quand sa mère buvait.
Elle est bien consciente de l’ironie de son sort, mais elle est pognée :
C’est quand elle s’est permise de boire en cachette qu’elle a pu rêver
À une vie loin des remontrances de sa mère et proche d’un père adulé.
Son père n’était pas souvent là, mais quand il l’était, il l’appelait sa beauté.
Il lui disait combien sa mère lui cassait les pieds. Ça les faisait se marrer.
Son père la comprenait, pas comme monsieur le curé, par sa mère vénéré.
Quand elle boit, elle revoit :
Les moments où elle s’est tue, pour ne pas déranger et risquer de se faire enguirlander.
Les sujets qu’elle a tus et évités, par respect, aux dires et bon vouloir de monsieur le curé.
Les sentiments qu’elle a perdus :
Par respect des idées de monsieur le curé.
Par peur des remontrances de la mamée.
Elle pourrait trouver la même ivresse sans méchanceté à la messe dans la fraternité
Elle pourrait rêver dans le concret en aimant un homme qui ne plaise ni au curé
Ni à sa mère, ni à la mère du curé, mais à elle, et rien qu’à elle, pour vrai
Mais encore faudrait-il qu’elle mette le frein sur sa méchanceté…

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