Dans tous ses états : la magie noire dans les émois
L’argument est banal, irréfutable : je n’ai pas le temps.
Pas le temps pour toi. Pas le temps pour nous. Pas le temps pour tes projets fous.
Je n’ai pas le temps du tout, du tout, du tout.
L’argument se déploie, d’abord tranquillement, puis avec fracas.
Au départ, on prenait le temps, éventuellement, de se voir, de se parler, de se répondre.
Au départ, on essayait de s’entendre, de se comprendre, de s’apprendre.
Au départ, on s’appréciait. L’intérêt était partagé. L’envie était réciproque.
Les deux bords y croyaient.
À un moment donné, on n’a plus eu le temps, notamment de présenter des excuses.
À un moment donné, dire à l’autre qu’on était désolé, voilà qui suffisait à écorcher.
À un moment donné, un bord n’a plus voulu danser. L’autre bord n’a pas compris.
C’était la fin d’la récré.
Alors, la magie noire s’est infiltrée, pour tomber, repousser et oblitérer
Plutôt que d’oser se dire « désolé ».
Le bord qui use de la magie noire le premier
Paiera tranquillement, finalement, le coût des pots cassés.
Le bord qui reçoit les foudres de la magie noire le premier
Récoltera effrénément, subitement, les bouts des pots cassés.
Parmi les pots cassés se dénombrent les cœurs brisés des cruches qui y croyaient.
Les cruches qui y croient ramassent et recollent les miettes de leur cœur oblitéré.
Les cruches qui persistent à y croire cherchent de la crazy glue en omettant des bouts.
L’oblitération du cœur, ça fait des dégâts, mais ça fait surtout perdre des bouts de soi.
En fuyant les obus, la cruche ramasse ce qu’elle trouve, abandonne ce qu’elle ne voit pas.
En fuyant les obus, la cruche rafistole en courant, comme McGuyver croisé Peter Pan.
En fuyant les obus, la cruche fait n’importe quoi, notamment, en agissant comme un enfant.
Parfois, le comportement de la cruche est assimilable à celui d’un adolescent.
Ainsi, la cruche se comporte comme si ses agissements
Étaient sans aucune autre conséquence que celle tant espérée de voir son cœur recollé
En un morceau, entier. Retrouver son cœur d’avant le bombardement :
Plus rien ni personne n’est désormais plus important.
Parler comme ça ne se fait pas.
Penser cela ne se dit pas.
Taire ces idées ne les anéantit pas.
Retrouver son cœur d’avant l’infiltration de magie noire par foudroiement.
Retrouver son cœur d’avant le n’importe quoi de ses agissements d’enfant et d’adolescent.
Retrouver son cœur d’avant le moment où se dire désolé était le plus important.
Son paradis perdu. Son ciel disparu. Son espoir de reposer en paix, volatilisé.
La cruche n’a pas su, pas vu, pas dit à temps qu’elle était désolée.
L’autre bord n’a pas voulu, pas pu, pas osé dire qu’il était désolé.
Pour deux cœurs désolés, incapables de se l’avouer :
Une oblitération. Une escalade. Une dégringolade.
La magie noire est comblée.
User de magie noire pour déformer la réalité des cœurs désolés :
Voilà le comble du gâchis charpentier.

L’histoire est au moins aussi vieille que Caïn et Abel.
Au départ, ils étaient deux, chacun faisant de son mieux.
À un moment, ils ont montré à Dieu l’étendue de leurs labeurs, i.e. ce qu’ils avait fait de mieux.
À ce moment, Dieu a demandé à chacun des deux : qu’es-tu prêt à sacrifier « pour moué » ?
L’un des deux a répondu : la plus mieux de toutes mes possessions dont je n’ai pas hérité.
L’autre a rétorqué : le plus beau de tous les fruits de mon plus bel arbre fruitier.
Dieu a répondu au premier : un grand merci et bien joué !
Dieu a répondu au second : non merci, c’n’est pas assez.
Celui des deux qui s’est fait dire merci a répondu « bienvenue » et a continué sa vie.
Celui des deux qui s’est fait dire que son offrande n’était pas assez s’est offusqué.
Celui-là a pris le premier outil qui lui venait pour se venger du fait de n’être pas assez
Pour taper sur le crâne de celui à qui il reprochait d’être tant, ce faisant, le tuant.
À l’époque de Caïn et Abel, la magie noire n’était pas sophistiquée.
Leurs parents venaient à peine de se faire châtier.
Leur paradis perdu :
Celui d’Eve et d’Adam, et celui que leurs enfants n’ont pas connu
Châtiés par ricochet, d’un paradis qu’ils n’ont ni exploré, ni admiré, ni vu
Les enfants d’Adam et Eve faisaient du mieux qu’ils pouvaient.
L’un des deux a eu l’intuition, sans éducation,
Qu’offrir à Dieu son meilleur parti était sa façon à lui d’offrir ce qu’il avait de mieux.
À ceci, Dieu a dit son grand merci.
L’autre a eu l’intuition, sans éducation,
Qu’offrir à Dieu son meilleur fruit sans risquer de perdre
L’arbre par lequel il pourrait, encore pendant des années, récolter des fruits à donner
Était offrir à Dieu ce qu’il y avait de mieux, pour le présent et l’avenir comme pour l’éternité.
À ceci, Dieu a répondu non merci.
S’il n’avait pas entendu Dieu féliciter son frère
S’il n’avait pas eu à portée un outil pour l’écrabouiller
S’il n’avait pas réagi sous le coup de la colère
Dieu seul sait ce que Caïn aurait pu trouver l’espace de penser
La magie noire se nourrit de bien des maux, mais elle se complait tout particulièrement
À infiltrer le cœur des gens qui ont à cœur de penser en temps longs, naturellement
Et vivent comme un affront la vue de celui qui « donne tout » sans « penser à demain »
Avec un air guilleret bien énervant, recevant les félicitations du jury et trimballant
La conviction que le courage consiste à « tout risquer » sans « penser aux p’tits pains »
« Tape, tape, tapera, la cigale se la fermera »
Ainsi va la rengaine, dans les poings de Caïn, au royaume du gâchis charpentier.

Elle a eu vite fait de calculer.
Elle a pricé son package juste ce qu’il fallait : ni trop, ni pas assez.
Elle rameute ainsi à son office celles et ceux prêts à payer qui n’ont ni trop, ni pas assez.
Elle n’attire pas les grosses affaires ben compliquées.
Elle serait incapable de comprendre les cas complexes, encore moins de les démêler.
Elle voit passer des histoires simples comme Bonjour, quand vient le temps de dire Bonsoir.
Elle n’a pas tant d’années sous sa ceinture, mais elle porte une jolie robe et une belle cravate.
Elle les enfile pour se sentir comme dans une bande dessinée.
Elle se voit en super héroïne des temps modernes, comme à la télé.
Elle a le pouvoir de signer et de mettre des sceaux sur des liasses de papiers.
Elle se croit investie du pouvoir de juger.
Elle voit passer des histoires simples comme Bonjour, quand vient le temps de dire Bonsoir.
Elle n’a pas tant d’années sous sa ceinture, mais elle porte une jolie robe et une belle cravate.
Elle fait ça depuis quelques années, juste assez pour rembourser.
Elle a emprunté à la banque et à la communauté.
Elle paie ses impôts, remet ses déductions, n’a selon elle rien à se reprocher.
Elle exerce un métier ingrat et souvent un tantinet olé-olé.
Elle voit passer des histoires simples comme Bonjour, quand vient le temps de dire Bonsoir.
Elle n’a pas tant d’années sous sa ceinture, mais elle porte une jolie robe et une belle cravate.
Elle a monté son cabinet :
Elle a choisi son nom, s’est incorporée, monté son site, déterminé la police et l’épaisseur du papier.
Elle est fière de son petit bébé.
Elle se présente en soirée comme une « avocate en droit de la famille », avec le torse bombé.
Elle voit passer des histoires simples comme Bonjour, quand vient le temps de dire Bonsoir.
Elle n’a pas tant d’années sous sa ceinture, mais elle porte une jolie robe et une belle cravate.
Elle aime à raconter, sous le couvert de la confidentialité, l’étendue des histoires qu’elle voit défiler.
Elle ne sort pas les noms, elle n’est pas teubé.
Elle risquerait gros, comme perdre ses droits d’exercice, si elle se permettait de dévoiler.
Elle préfère rester vague, comme pour laisser planer.
Elle voit passer des histoires simples comme Bonjour, quand vient le temps de dire Bonsoir.
Elle n’a pas tant d’années sous sa ceinture, mais elle porte une jolie robe et une belle cravate.
Elle a monté ses dossiers, déterminé ses indexes et sa nomenclature pour se retrouver.
Elle est rendue experte de son magnifique copié-collé.
Elle oublie parfois d’effacer le nom d’une partie dans un document mal ajusté.
Elle n’a pas de quoi se payer du monde pour l’aider, alors des erreurs, elle en laisse filer.
Elle voit passer des histoires simples comme Bonjour, quand vient le temps de dire Bonsoir.
Elle n’a pas tant d’années sous sa ceinture, mais elle porte une jolie robe et une belle cravate.

Elle a concocté toute une cérémonie :
Quand elle rencontre pour la première fois la partie qu’elle aura le privilège de représenter
Elle se fait douce, compréhensive et remontée.
Elle a sa marque de mouchoirs préférée.
Elle apporte avec elle de quoi rassurer.
À date, avec ce stratagème tranquillement peaufiné,
Elle peut affirmer que 9 fois sur 10, elle a pogné.
Un taux de rétention dont elle n’est pas peu fière : « Elle l’a bien mérité ! »
C’est dans cet élan de fierté qu’à sa clientèle elle fait passer :
Son retainer, encadré,
Lequel dit, en gros, qu’elle ne coûtera pas plus que ça, promis-juré.
Caper ses honoraires, fallait oser !
Elle n’est pas qu’une avocate en droit de la famille, elle est de celles qui osent caper !
Elle se voit chevalière masquée, comme si Zorro avait un stylo et un sceau au lieu d’une épée.
Elle n’a aucune rature à déclarer :
Madame est de celles qui ferait la fierté d’un papounet, d’une mamounette, et d’une armée.
Lancée sur ses grands chevaux, rodée dans sa cérémonie, habituée à s’auto-congratuler,
Elle entre à l’audience d’un pas décidé.
Elle vient plaider une histoire simple comme Bonjour, rien d’bien compliqué.
Il est venu le temps de dire Bonsoir, on n’en fera pas tout un plat : les parties sont civilisées.
Elle n’a pas tant d’années sous sa ceinture, elle est relativement inexpérimentée
Mais puisqu’elle porte une jolie robe et une belle cravate, elle prend ses aises, i.e. se permet
De raconter n’importe quoi, d’un air affirmé.
La juge la remballe : elle la prévient que son temps est précieux et l’audience est sacrée.
Elle lui dit qu’elle a intérêt à arrêter avec ses arguments en forme de pétards mouillés
Ce que la juge appelle des p’tits poissons rouges, impertinents aux pourparlers.
Elle se fait recadrer de manière civilisée.
Sa cliente n’y voit que du feu, puisque sa cliente a intérêt
À encourager son avocate à menacer son ex avec des p’tits poissons rouges, par milliers.
Sa cliente n’est pas prête à débourser le moindre centime supplémentaire pour assurer
À son ex un avenir moins incertain que celui que son ex connait, du fait de l’avoir rencontrée.
Sa cliente a du cash pour des nouvelles sacoches, de nouveaux souliers, une avocate capée.
Ensemble, elles se complaisent.
Ensemble, elles s’encouragent.
Ensemble, elles se confortent à l’idée qu’elles ne sont pas que de belles personnes, elles sont aussi du bon côté, quand l’offense est faite à Justice, et que la détentrice du sceau se complait, en portant une robe qu’elle est dont ben jolie, à raconter des inepties pour décrédibiliser l’autre partie, ce qui ne coûte apparemment rien à sa cliente, mais pourrait faire douter, l’ex, la juge, tout le monde à côté, en s’attaquant à la réputation, en déformant les intentions, en prétendant des affaires mensongères avec la conviction de ne jamais se faire pogner.
La magie noire, dans un métier où la plume est reine et la crédibilité sacrée,
Consiste à dire des affaires dont on sait qu’elles sont erronées, exagérées, fabriquées,
Pour semer le doute comme la zizanie, pour injurier comme si de rien n’était, et oublier
Que Justice n’est pas dupe.
Que Dieu est omniscient.
Que l’IA nous débarrassera de ce genre d’avocat.

***