Des souliers pleins de bouette

Des souliers pleins de bouette

Elle avait fait appeler pour confirmer qu’ils se verraient bel et bien en personne.

Elle avait fait dire, le jour-même, qu’elle se satisferait d’une rencontre virtuelle.

Il avait fait tout le trajet jusqu’à elle, et il avait prévu de lui offrir un cadeau.

Il avait dû marcher jusqu’à elle pour la fin du trajet, car il devait économiser.

Son temps à lui n’était ni sacré, ni précieux. Son temps à elle était limité.

Son budget à lui était limité. Son budget à elle était sacré et précieux.

Il avait répondu en tâchant de ne pas laisser exprimer sa peine.

Il avait la ferme intention de garder la tête haute quand il fallait.

Elle l’avait accueilli dans la grâce et lui avait présenté des recoins de son royaume.

Elle n’avait pas fait de commentaire sur le fait qu’il n’avait pas apporté de souliers

Appropriés, étant donné l’endroit qu’il foulait.

Il ne semblait pas penser à ce genre de détails.

Voilà de quoi l’insulter.

Il avait rempli son agenda tout autour d’elle

Et il n’avait pas pris la peine de penser aux souliers.

Il lui avait fait parvenir des pistes de réflexions avant leur second rendez-vous.

Elle s’était présentée en indiquant ne pas avoir eu le temps d’en prendre connaissance.

Il ne lui en tenait pas rigueur. Il comprenait qu’un acte d’une pièce prenait trop de temps.

Elle lui accordait un peu plus d’une heure de dîner, c’était à son échelle déjà suffisant.

Il avait à nouveau fait la route. C’est elle qui payait le dîner.

Elle terminait la rencontre en retard pour son prochain rendez-vous.

Il sortait de leur tête-à-tête sans nulle part où aller. On ne l’attendait déjà plus.

Alors, il s’était permis de flâner, et de visiter son quartier.

Il s’était présenté à leur troisième tête-à-tête en sueurs.

Il avait peur qu’elle ne vienne pas.

Elle lui avait présenté quelqu’un d’important pour elle.

Il craignait d’avoir semé la chicane.

Elle avait mentionné

Cette personne importante pour elle.

Il s’était empressé

De présenter ses excuses et d’expliciter

Le fait qu’elle lui plaisait.

Il avait fait un geste avec ses deux mains

Indiquant que le plus important

Pour lui, c’était entre elle et lui.

Elle n’avait pas semblé intégrer

L’étendue de la peur qui le hantait.

Elle n’avait pas semblé relever

L’étendue de ce qu’il manifestait

Quant à ce qu’il ressentait pour elle.

 Ça y’est, ça fait trois fois.

Trois fois que je suis trop moi.

Trois fois que ton stop, je me le prends

Comme une brique en pleines dents.

 

Je me fais honte. Je me désole.

Encore une fois, bordel ! Ça ne rentre pas.

C’est bien toujours la même histoire,

Fait que c’est certain : ça vient de moi.

 

En suis-je devenu à ce point susceptible ?

On ne peut même plus me contredire, c’est ça ?

Insupportable ce gamin.

Intolérables ces agissements.

 

Je croyais qu’avec toi, ça n’arriverait pas.

Je m’étais aussi dit qu’à trois, ce serait la fin.

Peut-être pas de notre histoire,

Mais de ma fougue, c’est certain.

 

Alors, comme je m’enfuis dorénavant,

Tu pourras te dire que tu l’avais prédit.

Tu n’étais pas dupe : il s’en ira.

Tu l’avais vu venir : il se tannera.

 

Qui de nous deux l’écrit,

Notre self-fulfilling prophecy ?

 

Peut-être est-ce toi et ta sévérité ?

Ou bien est-ce moi et ma sensibilité ?

 

Mais nous voilà rendus,

Beaucoup plus tôt que j’aurais cru.

Je ne rêverai plus :

Ça fait trop mal pis ça me tente pu.

 

Ce sera à toi de revenir vers moi.

Mais tu es fière, alors tu ne bougeras pas.

Tu as d’autres choses à faire de toute façon.

 

Et si je reviens, tu recommenceras.

Je veux servir, mais pas comme ça.

Je veux t’aider, à ma façon.

 

Je suis certain que c’est ce qu’il te faut,

Mais plus trop sûr que tu le vois.

 

Quand elles me rencontrent, tu sais

La rengaine est la même :

Je ne sais pas, car c’est trop beau

Ça me fait peur, moi j’mérite pas

Bla. Bla. Bla.

 

Quand j’arrête d’insister, à leur demande,

Elles me sortent toutes le même violon :

J’ai enfin compris ! J’avais besoin de temps !

 

S’il-te-plait, crois-moi, cette fois je sais :

Je ne te laisserai pas filer !

 

Reviens, je suis désolée !

Reviens, je voulais pas !

Reviens, je m’ennuie de toi !

 

Très bien, alors dis-moi :

Qu’est-ce qui te manque ?

Mon attention, ou moi ?

Il pêchait par excès d’enthousiasme et par manque de respect.

Il avait pensé aux souliers, mais n’avait pas prévu les vestiaires.

Il n’avait pas voulu se balader avec ses bottes dans un sac à ses côtés.

Il avait déclaré à celles et ceux qui l’entouraient qu’il ressentait

De l’affection.

Il n’avait pas pensé au fait que de telles déclarations auraient

Le goût du poison.

On voyait dans ses gestes la marque de ses fourberies.

Elle voyait sur ses bottes la trace de toutes ses âneries.

Plus il tâchait d’être sincère, plus elle était sévère.

Elle le voulait loin et l’espérait tout près.

Il était près à se cacher, et on le lui reprochait.

Elle aimait l’écouter seule, pas accompagnée.

Il se satisfaisait de l’admirer parler à son armée.

Elle n’aimait pas quand il semblait s’intéresser

À toutes celles et ceux qui composaient son armée.

Elle croyait qu’il ne connaissait pas la limite des autres.

Il comprenait qu’elle ne connaissait pas les chemins de son cœur.

Elle pensait qu’il s’agissait de lui inculquer

Comment vivre comme elle, i.e. comment penser.

Il constatait qu’après tous ses efforts, il demeurait

Seul, comme un teubé, avec d’la bouette à ses souliers.

Il n’avait jamais eu les moyens de la courtiser.

Il en pleurait, comme un teubé.

À tant flâner dans son quartier, il n’avait plus les moyens de s’acheter du café.

Il bénissait alors le fait d’avoir grandi en sachant apprécier

L’amertume de la chicorée.

***

Pour signaler que lorsqu'un président fait des commentaires désobligeants

Sur celles et ceux qu'il nomme (en cachette) les dents jaunes, ou les sans-dents

Ce président est méprisant.

Pour évoquer le fait que d'attirer et repousser toute à la fois et en même temps

(même délicatement)

Peut à la longue donner l'impression d'être méprisant.

 

Offert gracieusement par SCM-SK 

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