Entre la chance, les richesses, et les privilèges

Entre la chance, les richesses, et les privilèges

Elle était riche, pas qu’à peu près

Elle était une fille à papa, sans besoin de partager

Elle était fille unique à papa, comme qui dirait « privilégiée »

 

Il lui disait combien il était nécessaire, primordial, fondamental qu’elle ait du savoir-faire

Il lui disait combien il n’en tenait à rien pour qu’ils passent tous les trois, du tout, au rien

Il lui disait combien il se sentait de plus en plus seul, i.e. de plus en plus isolé, à mesure qu’il

Générait

Récoltait

Avançait

 

Elle aimait son papa. Elle était fière de son papa. Elle regardait son papa avec :

Affection

Adoration

Dévotion

 

Trouver un homme au moins aussi bon que son papa, telle était sa mission.

Mais voilà, des gars au moins aussi bons que son papa, il n’y en avait pas.

En revanche, des femmes qui cherchaient des gars comme lui, il y en avait en titi.

 

Se démarquer pour espérer

Plaire à celui qui serait en mesure de ressembler

À son papounet

C’était la tâche à laquelle elle s’était attelée :

C’était sa raison d’exister

 

Elle s’y était investie dès l’enfance et tout au long de l’adolescence, avec conviction

Sans lésiner ni couper les coins ronds, restant ainsi à la hauteur de leurs ambitions

En gardant au centre de tous ses efforts et au cœur de toutes négociations : sa dévotion

Soit le visage de son père, dont elle était fière, qui était un homme récoltant les félicitations

 

Il était parti de rien. Il était ce qu’on appelle un self-made-man.

Il était devenu, sans sembler recevoir. Il s’apparentait à Batman.

Il était puissant, sans le vouloir. Il avait des airs de Superman.

 

Son père était toute une figure à adorer.

Son père n’était pas facile à retrouver.

Son père était unique, comme miraculé.

 

Il avait fait la guerre et était passé à deux doigts d’y rester.

Il s’était retrouvé au milieu des obus, tous l’avaient épargné.

Il s’était pris une balle, une vraie. Une de celle qui l’aurait tué

 

Si elle était arrivée sous un autre angle ou l’avait transpercé

À quelques centimètres près, un peu plus haut, y’aurait crevé.

Elle y pensait. Elle méditait. Elle s’extasiait.

Elle admirait le fait qu’à peu de choses près

 

Elle n’aurait pas pu avoir le papounet qu’elle avait

Ce qui la rendait triste à en pleurer, ce qu’elle faisait

Pour entrevoir un monde sans lui, où quant à elle, elle n’existait

 

Tout simplement pas.

Pas d’elle sans son papa.

 

Pas de papa, pas de fille unique à papa, si les obus et les balles s’étaient comportés

Différemment, aléatoirement, concrètement, en le tuant avant qu’il n’ait le temps d’enfanter.

 

 

Voilà de quoi la faire chavirer.

 

Ce qu’il s’était retrouvé à faire, après

Celle qu’il avait aimée à qui il avait fait un bébé

Celle qui était née et qui était désormais leur fille adorée

Trois affaires complexes, impressionnantes et nécessaires

 

Que la grâce semblait avoir « autorisées », eut égard aux probabilités

Selon lesquelles son papounet aurait dû ne pas survivre, i.e.  être tué

 

En regardant Titanic, elle comprenait ce qu’ils étaient, tous les trois, sa mère, elle, et son papa :

Des nouveaux riches.

Ils avaient les moyens de tout acheter.

Ils avaient les moyens de tout manger.

Ils avaient les moyens d’apprendre à se comporter.

 

Elle avait une grand-mère, qui lui faisait tout un effet.

Elle aimait recevoir les conseils de sa grand-mère adorée.

Elle découvrait, terrifiée, les histoires auxquelles étaient confrontés

Sa mère, son oncle, sa grand-mère, face à la noblesse perchée.

 

« Old money », comme on dit, elle en avait dans le sang, elle aussi.

Sa grand-mère aimait son grand-père, et son grand-père l’aimait lui aussi

Mais quand son grand-père est mort, ses arrières-grands-parents ont dit :

« Nous, on garde les enfants. La mère, elle déguerpit. »

 

Old money se disait que sa grand-mère n’était pas assez

Old money se disait que sans le fils il suffisait d’arracher

Les petits-enfants à la mère, et tout recommencer

En invoquant contre la mère toutes sortes d’affaires fabriquées

 

La mère s’était vengée, en récupérant ses enfants, « comme une voleuse »

 

Un soir, quand il faisait noir,

La mère était passée inaperçue, avait pris son fils par la main, sa fille sous le bras

Leur avait dit de rester sages, i.e. de la suivre sans faire de bruit.

La mère les avait fait sortir

De la maison des grands-parents, en les aidant à grimper par-dessus la clôture

D’où son fils et sa fille durent sauter, pour atterrir dans les bras de leur oncle

Lequel les attendait avec une charrette, dans laquelle tous les trois se sont cachés

Jusqu’à ce que l’oncle dépose sa sœur, son neveu et sa nièce, au port, avec trois billets

 

Direction : loin d’ici

Direction : au-delà de la mainmise des Old money

Direction : quelque part où une mère pourra être en paix avec ses enfants

 

Elle restait dubitative, quand elle comprenait, qu’elle était quant à elle née

D’un père qui aurait pu y rester, s’en était sorti, était devenu on-ne-peut-plus fortuné

D’une mère qui n’était pas restée dans le Old money car sa mère à elle était déterminée

À lui offrir l’espoir d’une vie meilleure que celle qu’elle aurait connue avec les vieux fortunés

 

Elle était pour ainsi dire pognée à contempler l’étendue et la nature de sa position « privilégiée »

Quand elle ressentait une dévotion toute aussi forte à l’égard de son père que de sa grand-mère

Et qu’elle était déterminée à honorer la mémoire de son grand-père maternel, un « privilégié »

Qui aimait sa grand-mère, pour vrai, dont le sang coulait dans ses veines, via celles de sa mère

 

Quelle figure de l’homme providentiel rechercher ?

Le self-made-man ingénieux sachant retenir ses pouvoirs, comme son papounet ?

OU

L’homme né privilégié qui sait envoyer valser ses parents quand vient le temps d’aimer ?

 

En lisant Shakespeare, elle le savait :

Son grand-papounet avait été amoureux de sa grand-mère comme Roméo et compagnie.

Elle était fière de son grand-papounet, et pas qu’à peu près. Elle voulait qu’on l’aime comme lui.

Elle le savait. On ne lui avait pas inculqué, elle l’avait compris. C’était en elle. Elle l’avait déduit.

 

 

 

Quand elle le rencontre, elle comprend :

Il est touchant, sans toucher. On veut le toucher. Elle voudrait qu’il la touche. Il n’est pas teubé.

Il se retient de le faire, car elle n’a pas idée. Il voudrait lui aussi la toucher, l’enlacer qui plus est.

Il passe sa vie à attirer sur lui des femmes qui voudraient, juste une fois, même rien qu’en idées

 

Être dans ses bras.

 

Enfant, il faisait de quoi, il le savait. On disait de lui qu’il était charmant et attendrissant.

Un garçon doux, pas du poil à gratter. Il faisait ce qu’il fallait, comme il devait, tendrement.

On en bénéficiait et on le lui rendait. Il n’est pas à plaindre, ce qu’il n’oserait, décidément

Jamais se permettre de faire. Il remercie sincèrement à longueur de journée. Il est reconnaissant.

 

Depuis qu’il est tout petit, il sait comment se comporter, quoi dire, quoi faire, pour faire passer

Le seul message qu’il a à diffuser : « boy, am I lucky! » Il le dit, le répète, quitte à passer

Pour un épais. Lui, sourit. Y’est chanceux, pas qu’à peu près, et non seulement, il l'admet

Mais surtout, il s’en émerveille. Ça le rend heureux de contempler à quel point il est privilégié

 

D’être en vie, i.e. de respirer et d’être en mesure de s’en apercevoir pour pouvoir s’en extasier

Il est la joie de vivre, incarnée.

Il est conscient du fait que la vie n’est pas juste, qu’elle est souvent laide et triste à en mourir

Il est de ceux qui ont passé leur vie à méditer sur son sens, ses moyens, et les raisons de vivre

 

Méditations profondes et exacerbées d’après lesquelles il a fini par décréter :

« Man, am I lucky! »

 

 

C’est quand elle l’a regardé qu’il a compris.

Il était doux et attentionné. Ça marchait bien, dans son métier.

Ça lui attirait également de tristes et moches affaires, aka les foudres

De ceux qui l’enviaient et le jalousaient et de celles qui espéraient

Qu’il ressente un jour pour elles les effets du coup de foudre

Ce dont il se gardait bien : il était attiré par le divin, pas les divinités

 

Il avait lu les textes sacrés. Il les avait étudiés. Il était en droit de les enseigner.

Avec ce privilège, il était considéré comme à même de les interpréter, et ci et là, de les incarner.

Il avait les épaules parfaitement taillées pour un rôle névralgique d’où on pourrait se laisser

Attirer par tous les flying objects scintillants s’extasiant du pouvoir semblant émaner

 

D’un texte sacré.

 

On le prenait pour le père.

On le prenait pour le fils.

On le prenait pour le saint esprit.

 

Lui n’en avait que faire, de ce pour quoi et ce pour qui on le prenait. Y’était chanceux

D’être en vie, quand son frère ne l’était plus ; de faire partie intégrante du groupe de ceux

À qui on allait parler quand on n’allait pas bien, à qui on demandait, quand on était malheureux

Un conseil ou deux, voire une simple écoute sincère et bienveillante, soit une attention, pas deux

Ou trois voire douze patentes à réciter ou ingurgiter pour avoir l’impression de se sentir mieux

 

Son métier, c’était d’écouter.

 

D’autres exerçaient son métier d’abord et avant tout pour être écoutés.

Il les voyait. Il les écoutait. Il savait qu’il ne ferait pas comme eux, car écouter

C’était pour lui l’opportunité d’apprendre les mille et un visages de Dieu.

 

Il passait ainsi sa vie à écouter les autres parler, et à méditer sur ce qu’il avait entendu

En pensant à ceux qui le précédaient, ceux qui l’entouraient, et ceux qui rêvaient, sans retenue

Quant aux effets suscités dans l’âme des gens qu’il servait du seul fait d’avoir étudié, donc lu

 

Des textes sacrés.

 

Il pouvait répondre à Madame une version sommaire de ce qu’untel avait dit

Il pouvait indiquer à Monsieur l’histoire enjolivée de ce qu’untel avait fait

Il pouvait se taire et inviter l’autre à continuer de parler, jusqu’à ce que le sac soit vidé

 

Il avait accès, d’un côté, aux sacs de Monsieur et Madame Tout le Monde, attristés

Et de l’autre, à ses côtés, à jamais, comme toujours à portée, aux sagesses du sacré

 

Certains vivaient entre l’épée et l’enclume, lui virevoltait entre la Bible et l’écume

 

Des jours, des vies, des tracas, des ennuis, des déboires de celle ou celui venu.e

Jusqu’à lui, pour parler, pour être entendu.e, pour repartir en meilleur état, dépourvu

Des préjugés et inquiétudes par lesquels face aux aléas on peut facilement perdre de vue

Les traces laissées par le divin sur le temps long, soit à travers les vies qui ont été vécues

 

En faisant face dans la grâce aux désagréments comme aux imprévus

 

On l’avait prévenu : porter son uniforme signifiait s’engager dans la retenue

Il n’avait pas le droit d’abuser de la confiance qu’on lui accordait

En se confiant à lui comme pour déballer son sac, car si on se confiait

À un homme incarnant des symboles sacrés, il était de son devoir d’avoir lu

Et intégré, pour vrai, ce que signifiait l’humilité, à défaut de quoi il finirait

 

Par croire qu’on croyait en lui plutôt qu’en Jésus Christ

Par faire miroiter que c’était par lui que se manifestait le Saint Esprit

Par laisser le monde s’imaginer que le retour du Messie ressemblait à lui, i.e. à sa vie

 

Notamment depuis qu’il portait une jolie barbe et qu’il savait

Que sa barbe était à la fois ferme et douce au toucher

 

Sa barbe générait tout un effet : elle faisait peur et attirait.

Les enfants le lui disaient. Les femmes la lui pointaient.

On lui parlait de sa barbe sans arrêt. On voulait la toucher.

 

On lui parlait aussi de ses mains, avec entrain.

Elles étaient douces et chaudes sans être poisseuses. On voulait :

Qu’elles nous attrapent

Qu’elles nous caressent

Qu’elles nous rassurent

 

Sa barbe et ses mains, voilà ce sur quoi il laissait Monsieur et Madame Tout le Monde se concentrer

Quand Madame racontait de quoi qui la faisait pleurer et Monsieur expliquait pourquoi il avait fait

De quoi faire pleurer Madame à qui il n’arrivait pas à dire qu’il était désolé car quand il y pensait

Il se rendait compte que Madame semblait tout faire pour l’énerver et qu’il se sentait désabusé

 

Au milieu des tracas, une barbe et des mains.

Entre la barbe et les mains, deux oreilles ouvertes et une bouche fermée.

Il maîtrisait son art, soit son métier, au meilleur de la grâce des pouvoirs qui lui étaient conférés.

 

Mais v’la-ti pas qu’un jour, il a vu débarquer, la fille unique à papa, rendue femme adorée

Par son papounet, qui était pourtant désormais contre elle rendu un tantinet fâché

Par son grand-papounet, qui veillait sur elle sans qu’elle ne l’ait jamais pour autant rencontré.

 

Elle s’était séparée de celui avec qui elle avait eu de merveilleux enfants. Elle avait osé

Partir alors qu’en son temps, en ses circonstances, étant donné ses valeurs, c’était interdit.

Elle avait dit « C’est fini ! » ce à quoi son mari avait répondu « Y’en n’est pas question ! »

Ce à quoi son papounet avait conclu :

« Inquiète-toi pas, mon gars, m’a lui couper les vivres, elle reviendra. »

 

Elle avait mal au cœur et se sentait mal dans sa vie.

Elle avait besoin de parler, comme admettons, à un ami.

Elle avait entendu les dires des uns et les commentaires des autres sur elle et son mari.

 

Le sort des enfants. L’avenir de la famille. Le pourquoi du comment on ne dit pas qu’on s’en va.

Ceci, cela, ma foi, elle avait pris la décision qu’elle s’en passerait même si elle ne s’en moquait pas.

Elle restait la même fille unique à papa, devenue mère et femme du mari, certes, mais voilà !

Du fait de ses circonstances, elle savait, au plus profond de son être, qu’elle devait arrêter ça là.

 

 

Quand leurs chemins se croisent, il est convaincu d’être à la bonne place, celle faite pour lui.

Quand il la découvre, il comprend, qu’être satisfait du fait d’exercer le plus beau métier, selon lui

N’enlève pas à la grâce le pouvoir de placer sur sa route l’incarnation d’une femme faite pour lui.

 

Il est mal pris.

 

Il avait juré, promis, que jamais, ô grand jamais, il ne se laisserait tenter, et il a fait comme il a dit.

Il y croyait, jusqu’à ce qu’elle apparaisse, qu’elle se confie à lui

Et ne s’arrête ni sur sa barbe, ni sur ses mains pourtant jolies

Et se permette de le fixer, en le regardant droit dans les yeux, comme jamais on ne s’était permis.

 

Alors, il est parti, et l'a suivie.

 

Ils vécurent heureux et donnèrent de l’amour à bien plus d’un enfant.

Elle vécue aimée comme elle en rêvait :

Tendrement, sincèrement, intégralement.

Il vécu l’aimant comme il n’aurait jamais pu en rêver :

Elle existait, pour vrai, et il lui suffisait, sans être suffisant.

 

Well, weren’t they both, incredibly lucky?

***

Pour rendre hommage à l'auteur d'Alexis Zorba, livre qui une fois porté à l'écran a vu notamment la création, sur-mesure, du sirtaki, soit Nikos Kazantzakis, sans jamais le citer mais en montrant les marches menant à sa tombe, l'espace entourant l'endroit où sa dépouille repose en paix, et les trois vers surplombant son tombeau, qui n'est pas que chaud, mais est aussi objectivement beau, lesquels trois vers résument l'essence du message d'un auteur prolifique :

Je n'espère rien

Je n'ai peur de rien

Je suis libre

Peut-être bien jusqu'à croiser le regard de celle qui était née digne de l'aimer.

Offert gracieusement par SCM-SK

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