Éparpillée sur la chaussée

Éparpillée sur la chaussée

Y’a grandi dans la ouate, faq elle lui casse les pieds

Elle est sa femme. Il l’aime et il sait qu’il l’a aimée depuis leur première soirée.

Elle l’adorait, mais puisqu’elle n’était pas la seule, il se sentait attiré

Sans pouvoir l’expliquer.

Alors, il a préféré la garder pour après, pendant des années.

Elle ne rencontrait aucun des critères qu’il avait soigneusement élaborés, en particulier :

Quant à ce à quoi sa femme devrait ressembler ;

Quant aux strates et compagnies d’où sa femme devrait émerger ;

Quant aux points qu’il devrait retirer d’une conversation (avec sa femme) qu’il aurait gagnée.

 

Il était compétitif, et comme il avait grandi dans la ouate, les airs par lesquels il faisait le quéqué

Étaient encouragés, récompensés, et recherchés.

Son père était toute une affaire qui commandait le respect.

Sa mère les adorait l’un comme l’autre. Quoi qu’ils fassent, elle était toujours divisée.

Au père, elle disait d’être plus indulgent avec son fils, ce qui les remontait.

Le fils disait à sa mère d’arrêter d’insinuer qu’il n’était pas capable.

Le père disait à sa femme d’arrêter d’insinuer qu’il n’était pas sympa.

Leur dynamique n’avait pas évolué : ils dansaient comme ça, tous les trois.

Le père et le fils au combat. La mère au milieu, dans tous ses états.

Ils étaient comme un tabouret à trois jambes qui ne se frôlent pas

Et s’éloignent pour ne pas s’effondrer.

 

Quand il a perdu sa mère, il en a fait tout un plat.

Ce n’était pas seulement qu’elle n’était plus là,

C’est surtout qu’il était désormais seul avec son papa.

À plus de 33 ans, révolus, il aurait pu :

Penser à la mère qui avait perdu son fils

Notamment pour tenter de comprendre ce que sa mère à lui chez lui adorait ;

Parler de sa mère avec son papa, pour apprendre de leur vie avant que le fils ne soit là.

 

Il aurait pu tout ça, mais il ne voulait pas, car il était fâché, de rester avec son papa.

Il a rappelé la meuf qu’il avait connue à l’université qui plaisait tant à sa maman

Et il s’est dit qu’avec elle il pourrait retrouver un peu de dévotion, comme avant.

Il avait avec elle soufflé le chaud et le froid depuis le début de leur amitié.

Le contrôle qu’il exerçait à la repousser, c’était son bon vieux temps.

 

Il aimait la rabaisser.

Il sentait que ça le remontait.

 

Elle avait passé la vingtaine, après l’université, à tenter de percer dans son domaine

Sans succès, et tentait de se contenter de travailler là où on lui disait OK.

Elle avait fini par emménager avec un homme qui la trouvait merveilleuse, qu’elle supportait

Jusqu’à ce que celui qu’elle aimait depuis l’université ne se décide à la recontacter

Après avoir joué au chat et à la souris toute leur vie, quand elle était le chat et lui la souris.

 

Ils avaient fini par se l’avouer :

Comme il le savait, elle l’aimait.

Comme elle l’espérait, il était prêt à arrêter de faire le quéqué.

 

En moins de deux ans, malheureusement, leur soufflet avait fait pouf.

 

Il ne se remettait pas de l’idée d’être un homme vieillissant au fil des années qu’il parcourait.

Comme si la ouate pouvait le maintenir confortablement dans le pays de Peter Pan

Il se disait que son corps à lui ne subirait pas les lois du temps et de la gravité.

Il était déterminé à rester jeune premier, comme le coq qu’il voyait

Quand il se regardait en se rasant, à l’université.

Il aimait sa face.

Il était fier du corps qu’il avait.

Il avait honte de ne pas être en mesure d’articuler

Un argument convaincant face à son père, toujours plus

Qualifié

Expérimenté

Assuré

Que son fils.

 

Son sens de la répartie lui donnait envie de pleurer.

Son père moquait ses erreurs de jugement.

Sa mère lui pardonnait chacune de ses fautes de comportement.

Il était toujours le bienvenu chez lui, même quand il faisait vivre à sa mère toute sorte de misères.

Il ne gagnait jamais, donc il perdait toujours

Le débat, avec son père, avec ses congénères, avec Emma.

 

Alors, quand elle s’est permise de tenter d’avoir avec lui un échange comme ceux qu’elle,

Emma, appréciait,

Il a boudé.

 

Quand ils étaient dans la vingtaine, il lui disait des affaires vraiment pas sympas.

Maintenant qu’ils étaient dans la trentaine, il faisait pire que ça.

Puisqu’elle était sa femme, et qu’il commençait à constater que son corps vieillissait

Il s’est dit que sa femme ne faisait que parler pour s’écouter parler.

Aux oubliettes, ce qu’il avait fini par lui concéder.

Tout ce qu’il voulait de sa femme, c’était qu’elle remplace sa maman, en lui disant, notamment

Qu’il était merveilleux, même quand il se permettait de lui faire avaler des couleuvres.

 

Le garçon qui grandit dans la ouate avec un père qui le rabaisse à longueur de journée

Se demande comment il pourrait devenir plus important que son père, pour à son tour le rabaisser.

La guéguerre ne date pas d’hier.

Quand en plus de profiter du confort de la ouate, le garçon peut courir dans les jupons

De sa mère qui lui dit qu’il a raison, mais qu’elle ne peut rien face au patron,

Le risque de développement d’un Dexter se manifeste.

 

Traits de comportement d’un Dexter vis-à-vis d’Emma

Il traitera Emma comme une femme qu’il peut remplacer, dès l’université.

Il suppliera Emma de l’aimer, quand sa maman sera décédée.

Il trouvera qu’Emma l’horripile, quand Emma sera Emma, et qu’elle sera sa femme.

Dexter ne peut que passer à côté

D’Emma, de sa vie, de leur vie, même mariés

Car Dexter n’a pas su rétorquer à son papa

Qu’Emma n’a pas grandi dans la ouate, qu’elle raconte tout et n’importe quoi

Et qu’elle s’est moquée de ses seins, en lui disant qu’elle les trouvait très jolis.

 

Éparpillée sur la chaussée, sachant que ses idées

Étaient sur le point de s’envoler

Elle l’imaginait

Enfin, en paix !

Elle n’aurait plus jamais à lui casser les pieds

 

 ***

Pour rappeler l’image d’un homme qui avait « tout pour lui »

Soit un homme qui avait « tout pour plaire », et qui dès lors s’est dit

Que la vie était faite pour être prise pour acquise

 

Il a tout pris, tout consommé, tout embrassé

Il a tout bu, tout mangé, tout sniffé

Il a eu, jusqu’à s’en écœurer

Accès à tout ce que la vie

Pouvait bien offrir d’alléchant comme de sacré

 

Une fois éparpillée sur la chaussée

Sa femme l’avait « elle aussi » « abandonné » !

Il finissait par raconter que la vie n’était pas juste, qu’il était mal-aimé

Et que si son père l’avait ne serait-ce qu’une fois, respecté

Il aurait, promis-juré, trouvé les moyens d’exister

 

Offert gracieusement par SCM-SK  

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