Les calamités

Les calamités

C’est sa fête et il s’apprête à leur annoncer un projet qui le rend fier dont ils auront vite fait

De le faire déchanter.

Ses ballounes n’ont pas encore été pétées. Il est encore au stade de souffler pour les gonfler.

Ses beaux-parents viennent le visiter pour « le fêter ».

Il se dit que c’est le moment opportun pour leur annoncer

Qu’il veut devenir policier.

Il a pris le temps d’y réfléchir, i.e. il a médité.

Il a pris le temps de se renseigner, i.e. il n’est pas teubé.

Il a pris le temps de peser le pour et le contre, i.e. il ne compte pas l’imposer.

Sa femme et lui en ont parlé. Elle lui a dit qu’elle le soutenait.

Peu importe ce que la famille aura à subir comme à payer, du fait de son projet

De devenir policier

Elle lui a promis qu’elle ferait tout ce qui était en son pouvoir pour l’aider

À concrétiser ce projet.

Il n’a plus vingt ans, elle non plus d’ailleurs.

Les beaux-parents ont plus de deux fois leurs âges combinés et sont désormais retraités.

Il n’a pas pensé à devenir policier pour les impressionner.

Il n’a pas cherché à obtenir leurs faveurs, en devenant policier.

Il n’a pas inclus ses beaux-parents dans l’équation de son projet de devenir policier.

Leur soutien irait de soi, c’est ce qu’il s’était raconté.

Non seulement, leur fille lui avait déjà signifié qu’elle lui disait, pour ça aussi, OUI

Mais au demeurant ils incarnaient chacun l’essence des raisons qui le poussaient, lui

À vouloir devenir policier.

Il n’avait dès lors pas pris leur accord pour acquis, il n’avait simplement pas imaginé

Que ses beaux-parents allaient aussi rapidement le faire déchanter, puis enfoncer

Le clou dès le lendemain, en l’appelant à sa job, en le mettant sur speaker, pour répéter

Qu’il faisait preuve d’une indécence irrévérencieuse envers sa femme, sa belle-famille

Et sa fille

À parler d’un grotesque projet, tout en ne les ayant salués qu’en pleurs et rien qu’à moitié

Quand ils sont repartis, après qu’il ait déballé ses cadeaux, mangé son gâteau, en disant merci

Certes, mais en se permettant de chouiner du fait qu’ils venaient tous les deux de péter

Sa balloune, pas qu’à peu près.

Lui a insisté sur le fait que devenir policier signifiait aller à l’autre bout du pays pour se faire former.

Le beau-fils savait qu’il s’agissait en effet d’une condition qu’il aurait à remplir et respecter.

Il en avait parlé à sa femme, et elle avait répondu OUI.

“We’ll cross that bridge when we get there, don’t you worry.”

C’était mot pour mot ce qu’elle lui avait dit.

Au demeurant, le beau-père avait lui-même, en son temps,

Requis de sa femme de le suivre, et de lui faire des enfants

À l’autre bout du pays, là où on formait les policiers, notamment.

C’était à n’y rien comprendre.

S’il ne s’agissait là que d’une erreur de jugement, ou d’une fâcheuse contradiction à blâmer

Sur les mœurs de la société

Qui changent et évoluent au fil des générations, il n’aurait pas aussi mal vécu ce beau gros : NON.

Ce qui lui déchirait le cœur, en voyant sur lui s’abattre les foudres de son beau-père, unexpectedly

C’était de penser au fils de son beau-père, lui-même policier.

Lorsqu’il s’était renseigné sur les tenants et les aboutissants d’une carrière de policier

Il avait fini par s’intéresser tout particulièrement à la patrouille, l’étape obligée

Alors qu’initialement il se voyait évoluer sur les gros dossiers complexes enbureauté.

Un policier retraité qui l’avait rencontré à ses bureaux, qui l’avait aimé et recommandé

Lui avait fait comprendre que s’il souhaitait devenir policier, il avait plus qu’intérêt

À se renseigner sur la patrouille, et à méditer,

Sur tout ce que la patrouille nécessitait et signifiait,

Quant au sens du devoir, à l’esprit de collégialité,

Aux plus difficiles comme aux plus beaux aspects

Du métier de policier.

Si tout cela ne suffisait pas, i.e. si ce n’était pas assez

Son beau-père avait, dans sa carrière, dirigé des corps policiers.

Il le regardait, incrédule, dans ses aberrations qu’il balançait

À son beau-fils qui se mettait à pleurer

Avant de lui dire d’arrêter de se comporter

Comme un gamin, le jour de sa fête : ALLEZ !

Il fixait les cadeaux, qu’il n’avait pas pantoute envie de déballer

Et c’est l’occasion qu’a saisie sa belle-mère, pour l’enguirlander.

Elle y allait épais sur le sens du devoir et des responsabilités

Et martelait qu’il était inconcevable qu’il ait aussi peu considéré

Les besoins de sa femme et de sa fille, qui n’allaient pas abdiquer

La vie de famille qu’elles pouvaient rêver de connaître à ses côtés.

Sa belle-mère ne voulait pas que sa fille, majeure et vaccinée

Suive son mari à l’autre bout du pays, pour devenir policier.

L’option par laquelle sa fille et sa petite-fille resteraient

Auprès de la grand-mère le temps que le père soit formé

Était à ses yeux tout aussi lamentable que l’odieuse idée

D’un homme priant sa femme et son enfant de se faire à l’idée

Qu’il voulait devenir policier, et qu’il s’engagerait

Dans un métier où le sens du devoir et des responsabilités

N’était pas qu’un adage, qu’une formule, qu’un énoncé

Des valeurs que sa belle-mère avait pourtant invoquées

Tout au long de sa carrière, qu’elle avait décidément passée

Avec le sens du bien public sur son cœur, tatoué.

Aux railleries de sa belle-mère, il avait commencé

À ne plus faire que pleurer, mais aussi à trembler.

Il la perdait, il le savait.

Ce qu’elle représentait, jusqu’à l’annonce de ce projet

Il pouvait aller se brosser avec, i.e. c’était déjà oublié.

Parlant d’un sujet qu’il connaissait aussi bien qu’elle, il avait ajouté

En pleurant, certes, mais d’un ton affirmé

Qu’il ne trouvait aucun sens à ce qu’on lui demandait de faire dans son métier

Qu’ainsi une carrière de policier pourrait le rapprocher

Des idéaux pour lesquels elle comme lui, se battaient.

À cet argument implacable, elle avait ricané.

Elle avait changé de ton, elle sonnait comme un glaçon.

Elle lui avait dit, sans le regarder, qu’il était temps qu’il grandisse, i.e. grand temps d’arrêter

De se morfondre du fait qu’il n’était pas dans un métier qui lui convenait, i.e. d’avancer

Et de faire le deuil de ce qu’il espérait jadis qu’il deviendrait.

Faire le deuil. Il semblait que pour sa belle-mère, ce garçon

N’avait qu’à apprendre à ne plus ni ressentir ni penser, et « se faire à l’idée ».

Incrédule deux fois plutôt qu’une, amer de tous bords et désabusé

Il n’avait pas manqué de les enlacer pour les remercier

Pour tous les beaux cadeaux et le délicieux gâteau

Qu’ils avaient si généreusement apportés

Ainsi que le vin, et la compagnie, soit de quoi le fêter.

Quand il a raccroché, le lendemain, au boulot, il a pleuré.

Il n’a pas pleuré sur son sort : il allait continuer d’essayer de devenir policier.

Il a pleuré pour sa femme, ses beaux-frères, ses belles-sœurs, et tous les petits enfants.

Il a eu la surprise de voir, dévoilés, le visage de ses beaux-parents, semblant s’extasier

À l’idée de péter les ballounes du monde qu’ils aimaient, et à s’encourager.

Il les imaginait dans l’auto, en repartant, le soir de sa fête.

Il les imaginait autour de leur café, en feuilletant le journal, le lendemain de sa fête.

Il les imaginait côte à côte, juste avant de l’appeler, au boulot, le jour après leur calamité.

***

Pour sous-entendre délicatement qu'honorer ses parents n'est pas nécessairement

Prendre tout ce qu'ils disent et font, ni qui ils sont, comme la panacée

 

Signé :

🌻 Savato Kiriako 🌻

 💘

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