Madame Perspicacité Over Précocité

Madame Perspicacité Over Précocité

Elles s’en étaient parlé discrètement. Malgré les efforts de leur père pour tenter de les dresser l’une contre l’autre, elles avaient trouvé quelques terrains sur lesquels s’entendre.

Elles ne partageaient que très peu d’intérêts mais avaient l’une comme l’autre décidé qu’elles passeraient outre les comparaisons et manigances de leur père :

Elles voulaient s’apprécier et se soutenir comme des sœurs, alors elles avaient mis en place un rituel loin des oreilles et des yeux de leur père pour pouvoir s’y parler en toute franchise.

Une fois par semaine, elles mangeaient ensemble à la cafétéria. L’une et l’autre délaissait son groupe d’amis et ses hobbys pour passer une heure de diner avec sa sœur.

Elles se retrouvaient ainsi depuis plusieurs années. La plus âgée utilisait ce temps pour déduire de ce que sa sœur lui racontait les nouvelles moqueries dont sa sœur faisait l’objet.

Alors qu’elle était relativement « populaire » et était plus souvent « en couple » que « célibataire », sa petite-sœur détonnait. Elle paraissait plus jeune que son âge.

Devenant pubère plus lentement que la majorité de ses amies, elle faisait l’objet de toutes sortes de railleries, dont certaines remontaient aux oreilles de sa sœur aînée.

Elle tâchait de lui assurer qu’elle grandissait « à son rythme » et que sa sœur n’était pas de celles et ceux qui trouvaient à se moquer. Au contraire, sa petite-sœur l’émerveillait.

Elle paraissait physiquement plus jeune que ses amis, mais elle faisait depuis toujours preuve d’une curiosité aussi surprenante qu’impressionnante, et d’une maturité à toutes épreuves.

Elle disait trouver des réponses dans les livres, et d’autres dans l’étude des dernières moqueries au menu. Ça les faisait sourire de se voir complices sur un sujet dont leur père se délectait.

Rabaisser la plus jeune quant à sa vitesse de croissance, et rabaisser la plus âgée quant à son intelligence, en lui rappelant qu’elle avait de moins bonnes notes que sa sœur : c’était son truc.

Elles se farcissaient les commentaires de leur père sans jamais broncher, car elles avaient compris que moins elles bronchaient, plus courte était la diatribe.

Elles voyaient leur père s’investir corps et âme dans ce que ses filles entreprenaient dans son sport de prédilection, et les encourageait à l’école en les rabaissant.

Puisqu’elles s’en parlaient, elles avaient compris le phénomène, et échangeaient des regards complices quand les remontrances s’imposaient dans l’auto.

Mais la semaine dernière n’était pas comme les monologues habituels de leur père.

Cette fois-ci, dans l’auto, il était joyeux.

Il prenait plaisir à parler et assumait que ses filles étaient elles aussi enjouées de l’entendre raconter combien il était satisfait d’avoir organisé ce match.

Leur plus grande rivale, comme il l’appelait depuis quelques années, s’était blessée lors d’un match qu’il avait organisé.

Ils venaient tous les trois de lui rendre visite à l’hôpital.

La blessure était sérieuse. La convalescence conséquente. Leur plus grande rivale avait l’air mal.

Elle perdait ses bourses d’études et serait tenue loin de ses amis pour un moment.

Elles ne la voyaient pas comme une rivale. La plus âgée aimait sa compagnie, la plus jeune aussi.

Chacune pour des raisons différentes : elles ne la voyaient jamais en même temps.

Leur plus grande rivale parlait de garçons avec la plus âgée.

Elles se partageaient leurs « trucs » et leurs « astuces ».

Avec la plus jeune, elle parlait de tout et n’importe quoi, soit du sujet d’intérêt du moment

De la plus jeune.

Elle pouvait s’intéresser à tout et n’importe quoi, et aimait parler de tout et de n’importe quoi.

Elle était une encyclopédie ambulante. Elle lisait, elle apprenait, elle récitait.

Leur plus grande rivale adorait ce trait. Elle lui posait des questions pour en apprendre.

Ni l’aînée ni la cadette ne se sentait en compétition avec leur plus grande rivale.

Au demeurant, leur sport était collectif et leur plus grande rivale était leur coéquipière.

La rivalité que leur père aimait aviver concernait le temps passé à courir :

Ensemble, derrière d’autres personnes, en faisant des zigzags, et en tâchant de s’entendre.

Pour les sœurs comme pour les autres coéquipières, la situation était désastreuse.

Leur plus grande rivale s’était sérieusement blessée. Elle serait absente pendant un moment.

Elle allait leur manquer. Elles allaient elles aussi lui manquer.

Elles étaient tristes qu’elle se soit blessée.

C’est pour cela qu’elles voulaient lui rendre visite à l’hôpital.

Mais leur père avait décrété qu’il saisirait l’opportunité pour faire honte à ses deux filles :

À l’hôpital, devant le reste de l’équipe ;

Dans l’auto, en les coinçant dans un monologue ;

Une fois rentrés chez eux, en en reparlant à table.

Trois élans de honte ressentis simultanément par deux sœurs à l’égard de leur père,

En une journée.

La fréquence était trop élevée pour être anodine.

La plus jeune avait fait le calcul et pris le temps de comprendre l’étendue de ses sentiments.

Elle avait fait ses recherches pendant le week-end. Ce qu’elle avait trouvé l’avait terrifiée.

« Ils vient de nous jeter le mauvais œil, pas peu près. »

Sa grande-sœur l’avait regardée avec peur. Elle pouvait voir qu’elle était sérieuse.

« Il n’a pas fait que prendre un malin plaisir à la vue du désarroi d’autrui.

Il en a profité pour lui mettre dans la face le fait qu’il avait organisé le match

Pour se moquer d’elle et lui rappeler qu’il était à l’origine du tiraillement qu’elle avait.

Elle ne voulait pas être présente, il le savait.

Il avait insisté auprès de ses parents. On y était.

Une fois l’accident arrivé, il s’est réjoui du fait qu’elle s’était blessée.

Une fois à l’hôpital, constatant l’état dans lequel elle était, il s’est amusé à la ridiculiser.

Une fois reparti, dans l’auto et à la maison, il s’est enjoué à l’idée

De voir ses filles avoir plus de temps à courir, pour s’en pavaner. »

Elle parlait comme si elle récitait. Elle ne regardait pas sa sœur dans les yeux, elle se concentrait

Sur son assiette, pendant qu’elle parlait.

Sa sœur adorait voir sa petite-sœur déballer ses sagesses derrière son assiette.

Sa nonchalance l’avait toujours non seulement divertie mais surtout impressionnée.

« Et c’est grave, je l’admets. Mais, le mauvais œil, c’est quoi l’rapport ? »

« Il a utilisé ses enfants pour jouir d’un malin plaisir. C’est typique tragédie. »

Parfois, sa sœur assumait que sa grande-sœur saisissait ses références.

Elles aimaient cette dynamique pour ne pas ôter à celle des deux qui n’avait pas lu la référence

L’opportunité

De se faire ses propres idées sur ses enseignements. Si elle ne saisissait pas, elle levait la main.

Quand sa sœur avait fini de se concentrer sur son assiette, elle comprit qu’elle devait expliquer.

« Dans les tragédies,

Le sort des protagonistes est déterminé par des fautes commises

Non pas par eux, mais par du monde autour d’eux.

Les protagonistes passent alors toute la pièce à tenter de s’en sortir,

Mais puisque c’est tragique, ils n’y arrivent jamais.

En l’occurrence, il a souhaité et a directement contribué à entraîner un malheur à autrui.

Une fois le malheur arrivé, il s’en est réjoui et nous a utilisées comme raisons de sa joie.

On n’avait rien demandé, elle non plus, et lui, il a pris plaisir à faire tout ça.

On ne saura pas comment mais le sort voudra nous renvoyer le balancier

Pour être punies de ses fautes à lui, car on tient de lui, et on est débitrices de ce qu’il fait. »

« Hum. »

Elle ne voyait rien à ajouter. Son sang ne s’était pas seulement glacé à l’idée de son sort.

Son sang s’était également réchauffé à l’idée d’une vie passée auprès de sa sœur,

Madame Perspicacité Over Précocité, c’est ce qu’elle se disait en admirant la vue

D’une petite-sœur continuellement raillée qui trouvait à analyser

Le sort que lui faisait subir son père, d’abord et avant tout, sans se laisser

Abattre quant au fait qu’elles se retrouvaient dans une tragédie.

« Et on fait quoi, avec tout ça ? »

« D’abord, il va falloir l’arrêter sur sa lancée.

Il croit avoir tiré le jackpot, alors il va continuer.

Je vais lui annoncer dans les prochaines semaines

Que j’arrête son sport, car j’ai mal à la tête.

Ça va le mettre dans tous ses états.

Je vais lui faire la morale,

En disant que

L’école,

C’est plus important que de courir en zigzag, mais que les copines vont me manquer. »

 

***

Pour montrer le visage d'un père croyant être fier

Et de deux soeurs sachant s'aimer comme des soeurs

Offert gracieusement par SCM-SK 

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