Après 100 ans, est-ce qu’il y a prescription ?
Dessin de Plantu paru dans Le Monde en 1993
Après 100 ans, est-ce qu’il y a prescription ?
À partir de quel moment est-il approprié de dire qu’on ne veut plus prendre part au cycle de la vengeance dont on hérite, comme ce bébé, à l’âge de l’innocence, voire bien avant notre arrivée ?
Ma fracture spirituelle remonte à 1914, environ, soit 73 ans avant ma naissance, lorsque mes aïeuls paternels ont vécu ce que cette mère et son bébé vivent d’après Plantu. La guerre, le génocide, et l’exile, au nom de leur appartenance à la religion chrétienne, laquelle n’avait plus droit de cité, en Asie Mineure, lors de l’effondrement de l’empire Ottoman. Mes ancêtres vivaient en paix, depuis des siècles et des siècles, sur le territoire qui fut grec jadis et qui est désormais Turquie.
Le film Mariage à la grecque montre une grand-mère grecque vivant aux États-Unis criant contre les buissons que les Turcs arrivent, qu’elle les maudit, et qu’elle a peur en titi. On en ri, puisqu’il s’agit d’une comédie, mais quand on est « d’origine grecque » expatriée, on sait que Yiayia est traumatisée, qu’en conséquence, elle n’est « pas très parlable », et qu’elle fait peur autour d’elle.
Lors du génocide grec (1913-1923) puis de l’échange des populations entre la Grèce et la Turquie (1923), la mère de mon grand-père paternel n’était qu’une enfant. Je n’ai hérité d’aucune tendresse de son bord, ni par son fils, ni par mon père. Aucun accueil dans la culture grecque. Aucun rapport à la religion chrétienne. Aucune foi, comme aucun sens de la fraternité. « On nait seuls, et on crève seuls » comme répétait mon grand-père. « Est-on obligés d’aimer notre progéniture ? » une question qui le faisait ricaner. Du monde qui crie, qui se moque, qui se critique, dans le dos et ouvertement, ou du monde qui fuit, tout simplement. Voilà le portrait de ma famille paternelle.
Des dysfonctions à tous les étages, exacerbées par le bagage traumatique de ma mère, laquelle s’est incrustée dans la famille de mon père en tombant éperdument amoureuse de mon oncle, le frère ainé de mon père, en qui elle voyait l’incarnation de son père à elle, lequel s’était laissé mourir de chagrin après avoir été le seul survivant d’un accident d’auto dans lequel deux de ses enfants ont péri, alors qu’il conduisait, lui. Le bon père de famille, responsable et dévoué, devenu meurtrier, car à l’époque, il n’y avait pas de ceintures de sécurité, alors les enfants ont revolé, pendant que lui a pu s’agripper au volant, pas comme ses passagers.
L’innocence de ma mère a été détruite au même âge que celle de mon arrière-grand-mère paternelle : avant 10 ans. D’un bord, un traumatisme ancré dans la guerre, de ceux qui nous font voir des ennemis partout. De l’autre, un traumatisme découlant d’un accident bête et méchant, de ceux qui nous font associer la fragilité de la vie à la futilité de l’existence.
Aucune foi, comme aucun sens ni sentiment d’espérance.
Des traumas, des deux bords, et Dieu qui n’a rien fait pour empêcher un massacre, et Dieu qui semble s’amuser à nous rappeler qu’il peut reprendre la vie à tout moment, sans raison, ne nous laissant que nos yeux pour pleurer comme ultime trahison.
Une fracture spirituelle, t’en-as-tu une, toi ?
Si oui, elle ressemble à quoi ?
Ça m’intéresse. Ça me concerne. Ça me touche.
Raconte-moi.