À bien se comparer, on comprend
Il lui dit qu’il est désolé de se plaindre face à elle. Sa situation est à plaindre, mais comparée
Il s’en tire beaucoup mieux qu’elle, pas qu’à peu près. Il a honte de ses états d’âmes lamentés.
Elle lui répond de ne pas s’inquiéter, et qu’il ne l’a pas dérangée.
Elle n’a que 12 ans, et n’a jamais marché. Elle est la sagesse, incarnée.
Lui n’est encore qu’un adolescent, mais avant elle, il pensait qu’il savait :
Mettre les choses en perspective
Se satisfaire de ce qu’il avait
Prendre son trou, quand il devait, comme on disait, ce qu’il fallait

Mais rendu à son deuxième séjour en deux ans, entouré des réhabilitant, parmi les réhabilités
Il n’était ni patient quant aux délais nécessaires à son rétablissement, ni satisfait de sa situation
Tout compte fait.
À bien y regarder.
De loin, comme de près.

Quand il l’a rencontrée, on l’avait placée sur la table à côté de la sienne. Elle était arrivée
L’air indifférent à leur environnement, la face marquée par la douleur, sans se lamenter.
Elle souffrait. Ça se voyait. Elle avait mal, mais elle n’en parlait pas et ne pleurait pas. Elle semblait
Faite de glace ou portant une armure discrète de désolation, telle Peau d’Âne attendant le kiné.
Elle ne parlait pas, en partie car elle n’avait rien à dire qui ne soit de quoi enfoncer ou faire tourner
Le couteau dans ses plaies à elle et ainsi jeter l’opprobre sur son chirurgien, pourtant réputé.
Ils étaient voisins de table de rééducation, et partageaient le même docteur, lequel avait
Déjà opéré Dieu seul savait combien d’athlètes avant lui, et combien de cas archi compliqués
Comme son cas à elle, l’adolescente qui souffrait sans broncher et qui n’avait jamais pu marcher ;
Comme son cas à lui, l’adolescent rêvant d’être athlète qui venait de déchirer le ligament croisé
Que le chirurgien lui avait cousu l’an dernier
Ce faisant repassant, patiemment, à travers la batterie :
De tests pour déterminer qu’effectivement, il avait recassé ;
D’examens pour jauger du moment opportun de le réopérer ;
De procédures élaborées avec soin pour le rééduquer.
Ses amis le plaignaient.
Sa mère le pleurait.
Lui pleurait en tâchant de ne pas trop s’en vouloir d’être allé jouer à la baballe et d’avoir recasser.
Quand leur chirurgien passe au centre de rééducation pour les saluer, on sait qu’il a voyagé.
Son bureau et ses salles d’opération sont loin du coin où on envoie pour les rééduquer
Les cas les plus problématiques et les plus prometteurs, qu’il a opérés, afin de les entourer
H24, par du personnel spécialisé, dévoué, expérimenté, dans un décor de sanatorium à tomber.
Il fait bon prendre l’air au centre de rééducation. L’ambiance est sympa et les paysages sacrés.
On y est amené en ambulance et pris en charge par une équipe digne d’un cortège princier.
Arriver dans ce centre et se permettre de tirer une face de six pieds de long et de râler
C’est cracher dans la soupe d’un dispositif de soins idéalement concocté et administré.
Alors, on ne s’en plaint pas, on est reconnaissant, et on attend patiemment, que le temps
Fasse son effet, comme permettre au greffon de s’accrocher et aux muscles de ne pas s’atrophier
Tout en permettant à l’articulation de se reposer, aux jambes de réapprendre à marcher
Et à l’âme de se remettre de l’idée qu’on avait des plans qui ne seront pas concrétisés
Car en jouant à la baballe on avait fini par trop tirer et qu’on s’était viandé, déchirant un ligament.
Pas de quoi en faire tout un plat. C’est ce qu’il se répétait.

L’an dernier, on l’appelait le bébé. Sur l’étage et dans la bâtisse, il était le cadet.
Cette année, on le regardait, désolé. Il était moins jeune et plus désemparé.
On lui avait redonné la même kiné, qu’il avait bien aimée. Elle lui disait de ne pas s’inquiéter
Et il lisait dans ses yeux à elle aussi qu’il était fichu et que si espoir il y avait
Jadis de le voir progresser vers un statut d’athlète professionnel, cet été
Couché sur la table du kiné, il devait avaler la pilule et se faire à l’idée :
Jamais il ne pourrait concrétiser son rêve d’adolescent d’être payé pour jouer
À la baballe avec les copains, quand il avait un genou fait en papier mâché.
La première année, la blessure l’avait fait perdre des amis et sa petite-amie
Elle aussi investie dans leur sport et ne sachant pas comment l’épauler
Ni comment repousser ses potes qui venaient la draguer maintenant qu’il était alité.
Il avait perdu un pilier de son identité, et son amoureuse continuait sa vie.
Son premier été à se faire rééduquer, il pensait à elle et tentait de décortiquer
L’essence de sa fierté si elle ne passait ni par ses prouesses avec un ballon
Ni par la fidélité de celle qu’il aimait qui semblait moins l’aimer sans ballon
Perdant simultanément l’exutoire de son sport et la flamme de sa bien-aimée.
Il s’était concentré sur le respect des échéanciers fixés pour encadrer
Les étapes à suivre pour un jour espérer être à nouveau autorisé
À marcher, puis courir, puis courir derrière un ballon, puis entouré
De coéquipiers, d’adversaires, d’entraîneurs, de supporters, i.e. de l’armée
Du monde qui faisait office de communauté.

Quand il avait dû revoir son chirurgien, après avoir fait tout comme il fallait
Tout comme on lui avait dit de faire, tout comme le médecin avait ordonné
Il avait honte, et pas qu’à peu près, de revenir, le genou enflé, les yeux baissés
Sachant qu’il ne perdait pas qu’une autre année sans jouer, mais qu’il abimait
Les statistiques de son chirurgien adoré.
Rupture itérative, c’est ce que son chirurgien adoré écrivait désormais
Sur les dossiers du patient que jadis il avait catégoriquement refusé d’opérer
L’appelant LE BÉBÉ
Grommelant qu’il n’avait pas fini de grandir et que dès lors il ne pouvait
Pas casser d’os s’il l’opérait, qu’ainsi au jeune athlète il proposait
D’attendre un an sans jouer, pour voir si dans un an il aurait
Terminé de pousser, auquel cas il l’opèrerait
Ou bien, si l’athlète refusait
D’attendre, comme il devait
Alors, le chirurgien acceptait, à contre-cœur, de l’opérer
En usant d’une technique qu’il n’aimait ni ne recommandait
Pas à sa patientèle, ni à sa famille, car elle ne lui paraissait
Pas assez solide, comme difficile à souder, et la rééducation n’était
Pas adaptée.
Attendre un an, sans jouer, pour espérer pouvoir recevoir un traitement peaufiné ?
Voilà qui avait dépassé les limites de ses capacités de jeune athlète déterminé
Alors, il avait eu le courage de forcer son chirurgien à l’opérer
Et un an plus tard, le greffon qui semblait avoir pogné
Avait fini par lâcher.
« Je suis désolé », qu’il disait à son chirurgien.
« J’ai fait attention, promis-juré », qu’il répétait
À son chirurgien, à sa kiné, à sa mère, à lui-même
« J’ai pas fait exprès ».
Ses intentions n’importaient guère l’équipe médicale qui gracieusement s’occupait
À nouveau de lui et de son petit genou de caoutchouc, sans qu’il n’ait à payer
Le moindre centime pour se faire rééduquer et tâcher d’écouter
Les consignes et de ne pas aller risquer de tout envoyer
En l’air, valser, promener.
« J’ai pas fait exprès ».
Il s’endormait tous les soirs avec cette idée. Il se la martelait pour ne pas l’oublier.
« J’ai pas fait exprès ».
Il constatait l’apparition de vergetures sur son corps, puisqu’il mangeait comme avant
Alors pourtant qu’il n’avait plus ni le droit ni l’opportunité de dépenser, sagement
Les calories qu’il ingurgitait, comme s’il était encore un athlète préparant
Une compète digne de l’admiration de son ex petite-copine et de sa maman.
Les cicatrices au genou avaient ce je-ne-sais-quoi d’esthétique, il le savait
Elles marquaient l’endroit de sa persévérance, on le lui disait
Mais ses vergetures, elles, il le sentait
Prouvaient
Qu’il était incapable de se contrôler
Comme le simple fait, pourtant pas si compliqué
D’ajuster son régime à son incapacité
« J’ai pas fait exprès » ne lui laissait que ses yeux pour pleurer.
« J’ai pas pu faire autrement » étiolait chaque fibre de sa fierté.
« J’ai essayé ! » « J’ai fait comme j’ai pu ! » « J’ai tenté, promis-juré ! »
Le monde s’en fichait, alors il ne le disait plus.
Il regardait ses pieds et son vaste interne, disparu.
Il faisait pitié. Il avait honte. Il n’avait plus le moindre socle de fierté.
Il faisait dur, comme qui dirait.

Et cette adolescente de 12 ans est apparue.
Et face à elle, il a su, qu’il n’avait plus
Ni le droit ni l’option de se plaindre. Il l’a vue :
Elle faisait dur, encore plus dur que lui.
Elle avait le genou en lambeaux, encore plus effiloché que son genou à lui.
Elle semblait désemparée, comme si elle était perdue, traversant une crise existentielle
Bien plus existentielle que sa rupture itérative, de malchance répétitive et hâtive
Alors il s’est tu, et il a discrètement écouté.
Leur chirurgien ne l’a pas salué. Il est d’abord allé à elle, couchée sur la table d’à-côté.
Il s’est assis de telle sorte qu’elle était au-dessus de lui. Il la regardait, d’un air désolé.
Il prenait son dossier, soulevait la couvert’, inspectait la plaie, et se rasseyait, les yeux fermés.
Il n’osait pas la regarder. Il l’évitait. Elle n’avait que 12 ans, lui plus de 70. Il était sidéré.
Après un topo de la kiné, le chirurgien finit par se rapprocher de sa patiente au genou trituré.
Il lui a pris la main, et s’est mis à pleurer.
Sur la table d’à-côté, le wannabe athlète qui n’était plus du centre le bébé
Tâchait de se montrer discret tout en respectant la solennité de ce qui se passait aux côtés
De l’adolescente de 12 ans qui traînait sa peine, sans broncher, et semblait faire pleurer
L’un des plus grands chirurgiens orthopédiques de leur temps et de leur contrée.
Il avait oublié une lingette, avant de refermer.
La jambe déjà mal en point avait été infectée.
Si espoir il avait eu d’un jour lui permettre de marcher
Face à elle et sa plaie, le chirurgien, désolé
Pleurait d’avoir par mégarde empiré
L’état de sa jambe et les probabilités
Qu’un jour cette adolescente puisse rêver
De poser un pied devant l’autre, et de marcher.
La rupture itérative d’à-côté, le chirurgien n’en avait pas grand-chose à taper.
Un fois retrouvés ses esprits, quand ses larmes avaient fini de sécher
Le chirurgien vint saluer son ancien bébé pour lui dire de s’accrocher
Que tout allait bien aller.
Qu’il n’avait pas à s’inquiéter. Que cette greffe, à n’en point douter
Allait s’ancrer solide dans son fémur et ne jamais le lâcher.
Promis-juré.
Dans les jours qui suivirent la visite du médecin, l’adolescent se rapprocha
De l’adolescente de 12 ans, en lui parlant à la cafétéria, en papotant de ci de ça
Et à mesure qu’elle lui demandait qui il était, il s’entendait se plaindre de son état
Et la priait de bien vouloir l’excuser d’oser se lamenter quand, à bien y regarder, son cas
Était beaucoup moins à plaindre qu’il ne lui paraissait, quand il ne faisait que se comparer
À sa vie d’avant sa première blessure, à sa vie d’avant sa seconde opération, à sa vie amochée
Face à celles de ses amis qui continuaient, et celle de son ex petite-amie qui s’était évaporée
Ce qui le rendait triste à en pleurer, ce qui lui faisait mal en-dedans, ce qui avait dilapidé
Son sentiment d’identité.
L’adolescente de 12 ans ne l’empêchait pas de parler.
L’adolescente de 12 ans savait écouter.
L’adolescente de 12 ans attendait de comprendre qu’il avait fini de vider
Son sac empli de ses montagnes de regrets.
Elle lui répond, le plus simplement du monde, qu’il n’a pas à se reprocher
Le fait de pleurer.
Elle lui dit qu’à bien y regarder, son sort à lui lui semble à elle bien plus désabusé.
Elle lui fait remarquer que n’ayant jamais eu la faculté de marcher, elle est limitée
Notamment dans ses rêves, ou l’étendue de ses possibilités :
« Toi, tu sais ce que ça fait, de courir, entouré. Moi, je ne peux qu’imaginer.
Toi, tu le connais, le visage de ton paradis perdu. Me semble qu’il y a de quoi pleurer. »

Elle n’avait que 12 ans, et elle n’avait jamais pu marcher.
Passée sous le scalpel d’un des plus grands pontes, elle réussit à le faire pleurer.
Assise à côté d’un adolescent en manque de fierté, elle su quoi dire pour qu’il arrête de pleurer.
Le ponte prit sa retraite, bien méritée.
Le jeune athlète se remis à courir, enjoué.
Qu’elle ait ou non un jour réussi à marcher
La sagesse, incarnée, n’a pas attendu de se faire prier
Pour comprendre le sens de la vie, et le disséminer.

***