Il y a une pile d’argent au milieu de la pièce, qu’est-ce qui empêchera qu’elle soit volée ?
Un système de contrôles ! Des caméras de surveillance ! Des gardes, partout, partout, partout ! Un labyrinthe d’obstacles à la Indiana Jones ! De quoi empêcher l’intrusion, arrêter les intrus, et monter le dossier de la course-poursuite contre les délinquants qui oseraient s’aventurer à mettre leurs mains sur la pile d’argent, pour que la police n’ait qu’à passer, récolter le dossier parfaitement ficelé, et l’expédier sans tarder aux dirigeants des poursuites, spécialistes des affaires criminelles en tous genres, pour que les procureurs apportent le cas devant un juge, que ce dernier batte le fer tant qu’il est chaud et tape sur les doigts des voleurs, les enjoigne de rendre le butin, et les envoient en prison, comme des vilains.
Tel est l’état du fantasme d’une justice séculaire ayant perdu foi en l’existence d’un sens moral instillé dans le cœur de tout être humain par Dieu, lequel donne la vie, la reprend, dans une logique que lui seul comprend, est omniscient, et dès lors n’a nul besoin de caméras de surveillance pour savoir que Madame Trucmuche a pensé sérieusement à piquer un tantinet de la tirelire avant de se rétracter, après avoir vu un crucifix planner au-dessus du bol dans lequel la pile d’argent reposait.
Madame Trucmuche n’a pas volé, mais elle en a eu l’intention, elle s’était résolue à le faire, d’où son balayage de la pièce à la recherche de témoins oculaires, de caméras et d’autres façons de se faire pogner, puis elle s’est résolue à ne rien piquer, après s’être rappelée du sens du message de Jésus Christ, instillé au plus profond de son cœur, par des siècles et des siècles de chrétienté, faisant partie intégrante du système de valeurs de Madame Trucmuche, même si les temps sont durs, et qu’elle aurait bien besoin d’un petit coup de main pour payer son loyer.
Qu’on ne tente pas le diable, cela va de soi. La pile d’argent n’a pas à rester plantée là, mais ce n’est pas la peur d’être attrapée qui retiendra Madame Trucmuche. Elle aurait pêché, s’il n’eut été d’un doux rappel de son sens de la moralité et du fait que ses conditions matérielles apparemment inextricables ne font pas pour autant d’elle une incarnation du diable. Elle dira non à la tentation pour cette fois. Elle récitera, en son for intérieur, quelques poèmes réconfortants lui rappelant que d’autres ont souffert comme elle avant elle, depuis la nuit des temps, et qu’elle peut toujours décider d’écouter sa petite voix, même si elle est franchement tannée de ne manger que des pois.
« Un petit pois à la fois, c’est déjà ça. Ça ira, ça ira. Merci, mon doux Jésus, d’être mort pour nous, sur la croix. Jusqu’au prochain coup dur, je tâcherai de garder la foi. Je crois en toi, alors je crois en moi. Ça ira, ça ira. » est un dialogue potentiel que Madame Trucmuche pourra avoir en ligne directe avec Jésus, sans se faire prier, sans passer par confess’ ni le truchement d’une figure d’autorité, et sans n’avoir au final rien fait d’autre que pêcher en pensées.
“Quebec was once a Catholic stronghold. Now it’s a haven for New Age spirituality”, écrit Miriane Demers-Lemay. Les dérives qu’elle résume dans son article de 2024 pour America, The Jesuit Review of Faith and Culture sont transposables au monde du travail au Québec. Sans foi ni lois, les dirigeants québécois peuvent se permettre tout et n’importe quoi, encouragés voire inspirés par leurs départements des ressources humaines, de conformité, et du contentieux, quand il y en a, récompensés par des affaires juteuses dont l’immondice est aussi facilement recouvrable qu’une lettre de licenciement est envoyée, sans préavis, sans recours aux Prud’hommes, sans conseils juridiques, sans le moindre bon sens, avec deux semaines de salaire comme minimum légal pour s’en laver les mains et dire bon vent, le tout bouclé par un joli : NDA !









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Savato Kiriako, prenant sur son dos