15 mois, 15 ans, et maintenant ?

15 mois, 15 ans, et maintenant ?

S’il avait toujours cherché à chercher, il n’avait jamais vraiment souhaité enseigner.

 

15 mois auparavant, il avait rencontré celle qu’il surnommait Espoir, alors âgée de 15 ans.

En la rencontrant, il avait cru comprendre pourquoi et comment des personnes placées en position d’autorité étaient amenées à abuser des privilèges que leur statut leur conférait, à l’égard des personnes qui les regardaient « avec de grands yeux ».

Il s’était revu, à son âge, regardant son professeur d’économie, avec les mêmes « grands yeux » ébahis. Cet homme avait joui d’une influence démesurée à son égard, du seul fait qu’il se passionnait pour la matière que cet homme enseignait. Il était le seul de ses professeurs à faire « débattre ». Il était aussi le seul à inviter à penser « à l’actualité ».

Chez lui, la télé était constamment allumée, et à 15 ans, il n’avait plus envie de la regarder.

Grâce à ce professeur, il pouvait s’assoir 30 minutes, le temps du journal télévisé, passer ainsi un peu de temps « en famille », avant d’aller s’enfermer dans sa chambre pour « faire ses devoirs ». Sa mère s’était alors mise à le gronder de ne pas rester regarder des émissions de télé-réalité à ses côtés.

Sa « crise d’adolescence » ressemblait à ça.

En rencontrant Espoir, il s’était finalement inquiété pour « sa génération ».

S’intéresser et s’émerveiller, c’est bien.

Être placée en position d’être « de la chair à canon » pour toutes celles et ceux placé.es en position d’autorité sur elle qui se nourriraient de sa propension à la dévotion, voilà qui n’était pas le sort qu’il lui souhaitait. Il s’était vu dans ses souliers, à cette nuance près : à son âge, il n’était pas « vraiment » exposé à du monde qui suscitait sa dévotion pour « leurs idées ».

Dès le lendemain, il avait commencé à « cogiter » sur ce qu’il souhaitait à Espoir d’apprendre à 15 ans, pour qu’elle ne risque pas de se faire « abuser » à regarder les gens qui l’entourent avec des yeux ébahis et la plus sincère des humilités qu’il lui avait été donné la chance de lire sur le visage de quelqu’un.

Espoir n’était pas seulement curieuse. Espoir n’était pas seulement curieuse et de nature à s’émerveiller. Espoir était curieuse et de nature à s’émerveiller, donc à s’enjouer de ce qu’elle découvrait par sa curiosité, mais elle faisait preuve d’humilité, i.e. Espoir n’était pas prétentieuse.

Ces trois caractéristiques lui semblèrent être à la fois la clé d’une possibilité d’avenir radieux qu’il n’aurait su inventer, d’où le terme Espoir qui semblait lui aller comme un gant, et, malheureusement, les traits par lesquels « le monde autour d’elle » serait tenté d’abuser d’elle.

Il avait pensé à ce qu’il voulait lui dire.

Il avait écrit de quoi dans l’espoir qu’elle le lise. Il avait acheté des livres qu’il lui avait offerts. Il avait enregistré pour elle un (long) message où il tentait de lui faire entrevoir les réalités de sa vie à lui qu’elle ne pourrait jamais véritablement cerner autrement qu’en théorie, étant donné le fait qu’elle connaissait des circonstances de vie diamétralement opposées à celles qu’il connaissait à 15 ans, pour terminer en l’invitant à ne lire qu’un seul de ces livres, en son temps : Self-compassion, par Dr. Kristin Neff, dans l’espoir que jamais Espoir ne confonde son sens aigu de l’humilité avec la modestie, dont celles et ceux qui chercheraient à « se servir » de sa propension à ressentir et exprimer la dévotion tenteraient de lui faire croire qu’elle est « le sens du devoir », « le respect de l’autorité », « l’esprit d’équipe », etc.

Éviter, coûte que coûte, que l’âme d’Espoir ne se résigne à la modestie.

Il n’avait pas revu Espoir, et il n’avait pas cherché à obtenir la moindre compensation pour le coût des livres et les efforts investis, sans qu’elle ne le lui ait demandé, à tenter de la libérer de la modestie.

À mesure qu’il pensait à Espoir, il voyait les garçons de sa génération.

Il n’avait alors plus seulement peur de celles et ceux qui se serviraient sur Espoir et sa dévotion, il craignait pour toutes les filles de l’âge d’Espoir, qui seraient des femmes dans une poignée d’années, et qui pour la plupart voudraient aimer et être aimées d’un homme qui était un garçon pendant les restrictions de la pandémie, qui avait appris à aimer en demandant à un chat JÉPÉTÉ comment courtiser une femme, qui avait été exposé à des vidéos pornographiques avant d’entrer dans la puberté, etc.

À tant penser à Espoir et aux garçons de sa génération, il avait fini par entrapercevoir une solution.

Aimer une femme n’est pas que subtil et parfois douloureux, c’est avant tout archi compliqué.

Ça l’est depuis la nuit des temps, il suffirait de demander à Adam.

C’est compliqué d’aimer, une femme, notamment, mais dans le cadre de la génération d’Espoir, c’était plus qu’archi compliqué.

Les garçons de la génération d’Espoir avaient potentiellement perdu le sens de la réalité, le sens de l’amitié et le sens de la subtilité nécessaire pour tourner autour d’une femme sans la harceler, sans la violer, sans la considérer avec mépris eu égard au fait qu’elle était compliquée à cerner ET à aimer.

Si l’urgence de la situation paraissait évidente, les liens qu’il espérait contribuer à dénouer dans le cadre de travaux de recherche et d’élaboration de programmes d’enseignement (i.e. de curriculum), quant à la futilité des ambitions de faire du pognon pour se sentir exister et tenter de se faire aimer, quant à l’angoisse de la perte du rapport au Divin sous couvert de laïcité et de sécularité, et quant aux besoins d’amour consubstantiels à l’humanité, i.e. des besoins qu’il convient tant d’éviter de réprimer que de moquer, ne lui semblaient pas « déjà établis » ni « déjà inculqués » ni « déjà bien connus et disséminés ».

Si ses méthodes, sa façon d’être et ses manières de penser avaient pu en laisser plus d’un croire qu’il manquait à la fois d’humilité et de respect (quand son réel enjeu était celui d’un manque d’organisation), Il répétait l’histoire de sa rencontre d’avec Espoir à qui mieux-mieux, dans l’espoir que cette mise en contexte de « l’origine » de ses « ambitions » d’enseigner et de la flamme qui le « poussait » à continuer de « chercher » suffirait pour que les intellectuels et les artistes de sa génération œuvrant, comme lui, sincèrement à la paix et la réconciliation, ne trouvent jamais d’angle dans ses écrits et les affaires qu’il se permettait d’affirmer pour ouvrir la porte de Discorde.

Il s’inquiétait pour Espoir, et avec elle pour sa génération, et grâce à elles deux il gardait la conviction qu’il valait mieux trop en dire que pas assez et que si Espoir ne l’avait toujours pas remercié pour ses efforts ni dédommagé du coût du matériel pédagogique offert avec révérence et amitié, elle trouverait un jour, il le savait, la force de se rappeler à ce qu’il avait essayé de lui inculquer.

 

Il savait qu’elle existait, avant de la rencontrer.

Il souhaitait contribuer à son épanouissement, avant de la rencontrer.

Il n’a compris l’angle d’Espoir qu’il devait protéger

Qu’une fois qu’Espoir est entrée dans sa vie

Non plus figurativement

Non pas théoriquement

Non plus par procuration

Mais dans vraie vie, côte à côte, face à face

Assez près pour « saisir » son énergie, telle qu’elle était.

Assez éloignés pour « maintenir » sans ambiguïté le respect.

Assez entourés pour « comprendre » qu’elle était l’Espoir, incarné.

***

Pour présenter l'exemple d'un artiste sachant garder une certaine distance

Saine et appropriée

Avec une muse importante qu'il a d'abord et avant tout le devoir de protéger

Pour ainsi rappeler aux personnes placées en position d'autorité

Le sens de la retenue, et le devoir d'humilité

En utilisant le médium d'une nouvelle poétique pour donner des idées

Sans dresser une liste de critères exhaustifs à apprendre et à réciter

 

Signé :

🌻 Savato Kiriako 🌻

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