Pas assez

Pas assez

On avait trouvé le moyen de se convaincre que les tickets devaient annoncer la couleur :

Cet élève paie demi-tarif.

Il avait compris au primaire qu’il était judicieux de cacher ce détail.

 

Astra et Nelide s’étaient amusées à lui lancer des piques de sirènes autour du sujet :

Des moyens financiers dont sa famille disposait.

Il avait fini par développer une technique par laquelle il cachait le ticket jusqu’à le déposer :

Chaque matin, en arrivant à l’école, dans la boîte à l’entrée,

À la vue de toute personne passant la porte en même temps, i.e. à ses côtés.

 

Elles avaient prétendu un matin que soudain, il n’était plus leur ami.

Elles avaient dit qu’elles passaient du temps ensemble en-dehors de l’école.

Elles avaient donné le nom d’activités qu’il ne pouvait pas acheter.

 

Leurs parents avaient convenu, d’après elles, qu’elles seraient amies, mais pas avec lui.

Un matin, sans préavis, les deux personnes avec qui il passait l’essentiel de ses journées

Depuis des mois déjà, lui avaient annoncé, avec un air péremptoire, qu’il était trop pauvre

Pour que leurs parents n’acceptent qu’il joue avec elles à l’école et se dise leur ami.

 

Ce n’était pas la première fois qu’il découvrait, sans préavis, qu’il était exclu d’un groupe.

Ce n’était pas la première fois qu’il découvrait, sans préavis, qu’il était réprouvé de parents.

Ce n’était pas la première fois qu’il découvrait, sans préavis, qu’il était trop pauvre pour côtoyer

Toutes sortes de personnes, notamment des amies

Quand bien même il n’était pas jaloux du fait que le monde qu’il côtoyait

Se voyait sans lui, notamment pour prendre part à des activités qu’il ne pouvait pas acheter.

 

Le scénario était sa constante.

Une fois adulte, il avait connu le visage de celles et ceux qui disent à leurs enfants

De ne pas côtoyer « du monde comme lui ».

 

Ces personnes allaient à l’université avec lui.

Ces personnes tombaient amoureuses, pour certaines, de lui.

Ces personnes travaillaient à ses côtés ou au-dessus de lui.

 

Enfant, il n’avait qu’à côtoyer les enfants qui n’étaient pas MALPOLIS.

Ceux-là savaient comment se comporter, quand l’inviter, quoi lui permettre

Sans pour autant l’exclure du jour au lendemain car il n’avait pas les moyens.

 

Il avait eu deux amies comme ça en grandissant.

Il les appelait l'une et l'autre ses meilleures amies.

 

La première l’invitait toujours chez elle, car elle savait qu’ils ne pouvaient pas

Partir en vacances ensemble,

Faire des activités parascolaires ensemble,

Se voir en amis, chez lui.

 

Chez lui, les amis n’avaient pas droit de visite.

On avait honte du mobilier, notamment.

Alors, cette amie l’invitait chez elle, et ils jouaient

Dans son jardin, dans sa chambre, dans son quartier

Parfois, en se faisant chicaner des parents qui trouvaient le niveau sonore trop élevé

Toujours, en étant bienvenu, entièrement, comme il était.

 

Jamais il n’avait été châtié par cette amie, ni du paradis dans lequel elle grandissait.

 

Adolescent, il s’était rapproché d’une autre amie, de son âge, elle aussi.

Cette seconde amie était la première personne avec qui il pouvait discuter

Pendant des heures, de tous les sujets possibles et imaginables

Sans ne jamais lui tomber sur les nerfs, à la fin de la journée.

 

Cette amie adorait converser avec lui, et lui aussi, adorait converser avec cette amie.

 

Ils s’appelaient quand ils en avaient le forfait. Il lui consacrait un bon quart de son budget textes.

Ils s’écrivaient des cartes postales et des lettres pour se tenir informés

De tout et de rien

De leurs activités

De leurs amours

De tout ce qui leur passait par la tête qu’ils jugeaient pertinent à partager

 

L’un avec l’autre, en toute amitié.

 

Étrangement, il n’était tombé amoureux ni de l’une, ni de l’autre.

Il avait avec elles vu le visage d’une grande-sœur bienveillante et attentionnée,

Sans pour autant se faire coller les baskets.

Elles n’étaient pas plus intéressées à l’aimer d’amour que lui n’était à les aimer autrement

Qu’en amis, des vrais de vrais.

Avec les gars, c’était toujours un peu différent. Rapidement, c’était la compet’.

Avec elles, c’était toujours sur un pied d’égalité, dans un esprit de camaraderie dénué

De jalousie, d’envie, et de désirs amoureux.

 

 

Il n’avait pas manqué de leur en parler à toutes les deux, individuellement, en long en large

Et en travers

Quand la première femme qu’il avait aimée sur ce territoire lui avait arraché le cœur

Pour le jeter, il ne savait trop où, mais loin de lui, pour il ne savait quelles raisons.

 

Elles étaient toutes les deux, individuellement et sous des perspectives différentes

Contre l’idée qu’il continue d’essayer de l’aimer, étant donné ce qu’elle faisait à son cœur

Tout en comprenant totalement les raisons qui le poussaient à persister.

 

Elles ne le jugeaient pas. Elles ne lui faisaient pas la morale. Elles lui disaient :

Qu’il était fantastique et qu’elle était bien perchée de le repousser ;

Que la passion qui les enflammait l’un et l’autre semblait sincère ;

Que dès lors elles étaient toutes ouïe pour connaître les détails

Notamment pour l’aider dans ses stratégies de contre-attaque

Mais surtout pour panser avec lui son cœur déchiqueté.

 

Quand la première femme à le repousser du fait d’être pauvre alors qu’il l’aimait l’avait largué

Elles étaient remontées, pas peu près.

 

Elles avaient toutes les deux connues des circonstances matérielles plus favorables que lui

Mais n’étant pas MALPOLIES elles ne l’avaient jamais « rubbed it in his face ».

Alors, qu’elle se permette de passer des mois à le « rub it in his face »,

Pour ensuite le quitter en le « rub it in his face »,

Voilà qui les avait mises en colère.

 

Il n’y avait aucune passion dans ce qu’il avait à dire de cette rupture.

Son cœur était brisé, non pas car il rêvait d’une autre nuit enflammée,

La relation étant plutôt passable à cet effet,

Mais car l’histoire remontait ses amies dans leurs élans de débats

Sur le sens de la vie, l’état de la morale, et le devenir de l’humanité.

 

Découvrir le visage du MALPOLI quittant leur ami, sous prétexte que leur ami n’était pas assez

Fortuné

Alors que l’ami et la MALPOLIE allaient ensemble à l’université

Alors que l’ami venait de décrocher un emploi qui était prometteur, niveau financier

Alors que l’ami était tout ce qu’elles adoraient chez un ami, et que jamais elles ne l’auraient

Repoussé de ne pas être assez fortuné.

 

Elles n’en croyaient pas leurs oreilles.

 

Leur parler de ses déboires l’aidait à les traverser.

Pogné comme il était dorénavant, ces deux amies n’étaient plus en mesure de l’épauler.

Il s’imaginait ce qu’elles auraient dit, de le voir ainsi s’engouffrer.

Elles auraient trouvé les mots pour qu’il ne finisse pas par se noyer.

Redescendu dans les basfonds d’où il avait jadis émergé

Elles auraient immédiatement cerné que la descente serait

Traumatisante, pas peu près,

Et qu’il avait des risques d’y laisser non seulement son cœur, mais aussi sa peau, pour vrai.

Elles se seraient inquiétées.

Elles lui auraient dit d’arrêter.

 

Elles auraient fini par dire : OK.

« Si tu descends, tiens mon fil et ne le lâche pas. Appelle-moi à n’importe quelle heure de la nuit

Ou de la journée, n’importe quel jour, pour n’importe quoi, aussi longtemps et aussi souvent

Que tu auras besoin de m’en parler : n’hésite pas. Je serai toujours là pour t’épauler.

Tu ne seras jamais exclu de chez moi. Tu ne m’as jamais achalée avec tes histoires.

Tu m’importes, et si tu as la certitude d’avancer dans la bonne direction, moi je te crois. »

 

 

Ce qu’elles auraient pu dire, si elles avaient été là...

 

Le silence qui l’entourait, le gouffre qui le tirait vers le bas, les marques qu’il portait dans le dos.

Elles auraient immédiatement saisi, puisqu’elles étaient là

Pour le sortir jadis de « tous ses tracas »

Que jamais ni l’une ni l’autre ne jugea.

 

Il aurait pu dormir chez elles.

Même à moyen terme,

Même sans préavis,

Même sans payer ni le manger ni le loyer.

 

Elles auraient essayé de le faire rencontrer du nouveau monde

Pour lui changer les idées et lui remonter le moral

Et lorsqu’il serait rentré penaud, pleurant qu’aucune ne lui arrivait à la cheville

Elles lui auraient fait une camomille

Et ils en auraient parlé.

 

Elles auraient trouvé mille et une façons de l’aider à s’arrimer

À l’une ou l’autre des centaines de structures auxquelles elles étaient liées

Pour l’aider à ne pas couler.

Il était au beau milieu de l’océan, et il avait frappé un iceberg.

Elles auraient parlé de Léo et des manchots.

Ça les aurait fait rigoler.

Elles auraient proposé un film et recommandé un CD.

Elles auraient partagé l’expérience à ses côtés.

 

Il aurait pleuré du début à la fin, et elles n’auraient rien dit.

Il serait allé fumer à la fenêtre, en passant des commentaires, et elles auraient souri.

Il aurait ronflé toute la nuit, elles l’auraient tourné, et au déjeuner, ils en auraient ri.

 

D’avoir échangé avec elles jadis, il pouvait reconstituer

La couleur de leur amitié.

D’être parti aussi loin de ses terres et d’être partout étranger

Redevenu sans le sou, après s’en être « plutôt bien tiré »,

Il pouvait les imaginer tant qu’il voulait :

Elles savaient qu’il n’était

Pas « déprimé ».

 

Au-delà du désenchantement qu’il accusait de par son métier,

Par-delà les exclusions qu’il récoltait sans moyens d’y remédier,

Nonobstant les MALPOLIES qui l’avaient « insulté »,

 

Elle l’avait repoussé, et il devait encore ramper.

Il avait bâti comme il pouvait, et tout s’était effondré.

Il avait appelé à l’aide, en précisant « par pitié »

 

Et ce n’était pas encore assez.

 

Elle n’avait pas le temps. Elle était débordée.

 

Il l’avait compris le jour où il l’avait rencontrée.

Il avait taché de se faire aussi petit qu’il pouvait.

Il avait dit se satisfaire de n’être qu’une tâche à son calendrier.

 

À bien y réfléchir, il s’était trompé.

 

Jamais il n’accepterait de n’être qu’une mention tachetée

Raturée, erronée

Aux yeux comme au calendrier

De celle qu’il aimait.

 

Quelle quotité voudrait-elle lui accorder ?

Il n’en avait pas la moindre idée.

Aux dernières nouvelles, elle l’avait châtié.

Probablement moins que zéro, c’est ce qu’il comptait.

 

Il finirait par prendre trop de place, il le savait.

Elle finirait par regretter de l’avoir laissé entrer.

 

Quand il avait encore ses amies, il lui suffisait

D’écrire ce qu’il avait sur le cœur, et de le répéter

À l’oral, s’il fallait, pour qu’on lui dise d’entrer.

 

Exprimer le fond de sa pensée, voilà qui jadis était assez.

 

Il avait décroché son emploi prometteur en parlant.

Il avait récolté ses tickets d’entrée à l’université en écrivant.

 

Ça, c’était avant.

 

Elle l’avait expressément repoussé pour avoir trop parlé.

Elle l’avait expressément interdit pour avoir trop écrit

 

Des affaires sincères

Mal timées

Mal ficelées

Mal calculées

 

De quoi qui somme toute, sonnait parfaitement comme lui.

 

Il devrait restructurer sa dette, il le sait, il n’est pas teubé.

Il devrait chercher des façons d’être financé, il le sait, il n’est pas teubé.

Il devrait se reprendre en main, et arrêter de pleurer, il le sait, il n’est pas teubé.

 

Il doit, il aurait dû, il devrait

Toutes sortes d’affaires, il le sait.

Il ne devait pas, il n’aurait pas dû, il ne doit pas

Continuer d’être lui, puisqu’on le prend pour un teubé.

 

 

 ***

Pour montrer le visage d'amies sachant épauler.

Pour montrer l'état dans lequel se retrouve celui

Qui n'a plus ni sa mie ni ses amies pour l'écouter

 

Offert gracieusement par SCM-SK 

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